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Seberg - 2277624 
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Poèmes

Samuel B., s’appelle.


Ne publie plus.
N’écris plus.
Ne répond plus au téléphone.
Ne répond plus aux lettres.
Ne parle plus. N’a jamais vraiment parlé. Plutôt bougonné. Marmonné même.
Grand écrivain, très grand écrivain, d’après la guerre, d’après les camps. D’après tout.
Homme du néant. Beckett, s’appelle.
Beckett ! Nom de basse-cour, nom comme du grain pour les poules : Beckett, Beckett, Beckett…
Nom pour rocher, pic, ravin, glacier.
Beckett, années cinquante du vingtième siècle.
Visage de pierre.
Visage de sel.
Visage exsangue, vidé des Dieux. Du douzième siècle.
Beckett, statue romaine, diable assis sur un tas d’orties, derrière une douzaine d’apôtres aphones.
Beckett, étrange, ange cassé, Dieu déviant, dévié.
Gratte la terre, fouille les ombres, picore, picore.
Ecrit.
Beckett, années cinquante de l’art romain.
Pourquoi écrivez-vous, Maître.
Parce que.
Sais pas faire de l’argent, sais pas faire des enfants, sais rien faire comme tout le monde.
Alors fais des livres.
Sais rien faire d’autre.
Et que disent les livres, grand Maître.
Disent rien. Le disent mal.
Filet d’eau de la voix.
Parole privée de jour.
Paroles quand même, paroles encore.
Neige noire sur page blanche, salissures, ratures sublimes.
Raconte des histoires.
Histoire d’une vieille paire de chaussures sous un banc.
Quoi dit le banc, quoi soupire la chaussure droite, quoi murmure la chaussure gauche.
Histoires de rien, amour de tout.
Amour, grand mot.
Aimerait pas, Beckett.
Aimerait pas le mot Amour, trop grand, trop large, pas seyant.
Flottant aux épaules, flottant sur la langue, partout flottant.
Mal coupé, tombant mal.
Préfèrerait un autre mot, Beckett. Préfèrerait pas dire ce mot.
Préfèrerait rien dire, rien faire et rester là dans un coin sombre, loin de la porte, loin du monde.
Vous êtes malade, monsieur Beckett, on va vous guérir. Tournez vous Pépé, on change les draps aujourd’hui. Encore une belle journée, vous devriez prendre l’air dans la cour, les marronniers sont en fleurs.
Comme tout le monde, Beckett.
Au fond, comme tout le monde.
Comme vous, comme moi.
Comme avant le dressage, comme avant les mensonges.
Comme au tout début de naître et déjà tant dans la mort.
Beckett, tout le monde.
Un dormeur dans son lit.
Plumes de néant, matelas de vide.
Nage dans sommeil, flotte sur cauchemar, Beckett.
Encore une thèse sur vous, monsieur Beckett, vous devez être content, vos enfants vous écrivent, pas un jour sans une thèse, en voilà un veinard.
Tourne le dos, serre les poings, Beckett.
Regarde le mur.
Siffle une ritournelle.
Ecrit.
Vous avez de la visite aujourd’hui, votre solitude revient vous voir, elle est plus belle de jour en jour, c’est fou ce qu’elle vous ressemble.
*Ne dit rien, Beckett.
Écrit. Écrit pour ne plus dire ; ne plus parler.
Écrit pour se taire, Beckett.
Une poignée de mots pour saluer, pour tenir compagnie.
Main tendue vaut mieux que grande littérature.
Beckett, la parole main tendue.
Une berceuse pour les humbles.
Une comptine pour les faibles.
Parole qui va avec peine.
Qui va avec larmes .
Chanson de l’idiot.
Complainte du fou.
Enfant penché sur sa poupée.
Dément penché sur sa peur.
Écrivain penché sur sa phrase.
Même musique, même cadence.

jeudi 22 mai 2008
18:44

Oeuvre originale
Auteur : Seberg 2004

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Blog mis à jour le 13/10/2008 à 04:28:26



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