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p_carlow, irish_frog - 913080 
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CLAIRE


CLAIRE







Août 68.

Fait chaud sur Carlow, petite ville irlandaise de douze mille habitants. Paraît que c'est exceptionnel; à 21°C, tout le monde buffe, ventile, rougeoie. Tu sais plus qui a chaud, qui est rouquin. La Burrin est exsangue et la Barrow a fermé ses écluses; pourtant, il pleut tous les soirs un petit crachin bizarre qui n'est plus de la rosée et pas encore de la pluie.
14 ans.. Une valise, un copain rencontré dans l'avion, une boule dans la gorge, et le regret de m'être laissé envoyer passer un mois chez Pat et Pauline M. et leur fils de 12 ans.

Les voilà, dans la poubelle déglinguée d'un sympatoche voisin... j'arrive pas à parler.
Pat me parle, mais ça ne connecte pas avec mon anglais scolaire: on ne m'aurait donc pas appris l'anglais? Il est bien jeune pour avoir un fils de 12 ans... Il ressemble à Kirk Douglas.
Elle est ronde et rouge, jolie, fraîche et souriante, me prend le bras et me frotte le ventre…!?
Valoche, voiture, nuit tombante et piailleries qui me soûlent dans cette guimbarde. De temps en temps, ils se taisent et me sourient. J'ai bien envie de pleurer...

Août 68 (2)

Arrivée à « Hickory Hill », demi-maison de gauche d’une des cinquante maisons doubles qui forment le quartier de « Monnacurragh » ; mignon tout plein et fonctionnel ; jour en bas, nuit à l’étage avec une chouette piaule pour moi.
Mais pourquoi chuchotent-t-ils ?
Snack à la cuisine : salade avec de drôles de petits oignons nouveaux et chief sauce…
Avec mon dico, j’arrive à composer et articuler ma première phrase :
« My parents send to you their regards. »
Qu’est-ce qu’ils ont à rigoler ? Bon, ils s’en foutent … J’essaye autre chose :
« What is the name of your son ? »
« Klodek ». Quoi, “Klodek”?
Mais qu’est-ce qu’ils ont à glousser comme ça ? Je les trouve bien gentils, avec de bonnes bouilles et je souris : je dois avoir l’air un peu benêt…
Pauline sursaute, part en courant à l’étage, (bruits étouffés par la moquette) et revient avec un bébé.
Ah bon, je comprends… il n’a pas douze ans mais cinq mois et demi ; je me disais bien qu’ils avaient l’air trop jeunes… Pendant que ça biberonne dur, on s’explique : ils ont 25 et 24 ans, sont mariés depuis deux ans et « Klodek » est leur premier enfant.
Puis faut bien le changer, le chérubin. Tiens donc : c’est une chérubine… On finit par s’expliquer, avec papier, gestes, et toute la bonne volonté du monde : c’est Claudette.
Mais c’est français ça, non ? Après tout, la maman s’appelle bien Pauline…

Pat fume au salon, et lit le journal avec un petit échiquier posé à ses côtés. Juste un coup d’oeil au canard et à la position et je lui joue la solution. Pas besoin de parler pour ça…
Par signes, je fais comprendre que j’ai envie de faire un petit tour… tu parles, j’ai surtout envie de me fumer une Carrolls Number 1, moi aussi, mais j’ai trop honte…
Tout est étrange dehors ; les bruits, les odeurs, le ciel, les vibrations et mes pensées. Comme dit Pagnol : « … je sentis naître un amour qui allait durer toute ma vie ».

Août 68 (3)

Le programme sera simple et délicieux.
Tous les 2 jours, regroupement des frenchies pour des cours d’anglais où mon accent toulousaing fait un putaing de tabac jusqu’à ce que la prof explique à ces nordistes gutturaux que l’aspect chantant est beaucoup plus adapté… non mais !
Les autres passaient la plus grande partie de leurs journées ensemble, à droguer et draguer dans les rues…
Pour ma part, je préférais essayer d’apprendre le français aux truites de la Burrin, à 100 m de la maison, mais elles ne comprenaient pas grand chose.
Ou je passais mes journées avec Pauline : quelle énergie ! Et zou : poussette, cabas et trois bornes pour aller en ville par tous les temps, en disant bonjour à tout le monde. J’y découvrirai ce clignement d’œil, accompagné d’un hochement de tête très particulier, qui est une manière exclusivement irlandaise et masculine de se saluer.
Odeurs de bière rance, d’ humidité, de crasse et de morve.
Des pantalons ras du cul, des casquettes incroyables, des vestes informes (ou des sacs plastique en guise de)…
Des portes de toutes les couleurs , des églises et des pubs, des chevaux, des chiens et des gosses, des gosses et encore des gosses.
Et des sourires ! Quand Pauline va chez le boucher envahi de sciure et de mouches acheter une viande blanche que je n’identifie pas, personne n’envisage de torcher les trois chiares entassés dans une poussette et qui se font dégouliner dessus la même glace vert émeraude.
On cause et on rigole… Je perçois parfois quelques bribes, mais le plus souvent je bade, émerveillé.
Comme je fonds quand j’aide Pauline à essuyer la vaisselle, et qu’elle me chante, d’une voix que je croyais unique, Simon et Garfunkel (« God bless you please, Mrs Robinson …»)
Depuis, U2, les Corrs, Sinaide O’Connor ou autres Cranberries, et le monde entier a compris ce qu’ « Irish Tune » signifie…
Le soir, échecs et tabac avec Pat, l’enjeu de chaque partie étant une clope, ou parfois un shilling.
Mes co-touristes trouvaient le pays et les gens arriérés… Moi pas du tout…

Août 68 (4)

Puis il y a Milford, Craiguecullen, le pitch and put du St Bridget’s hospital… et le shop du père de Maureen où on peut acheter des clopes, du jambon, de la tourbe, le journal et les « safety matches ».
La famille de Pauline habite Pollerton rd, une petite maison basse et grise, avec une porte jaune pétard et, comme de juste, un back garden planté de patates et de choux. Le père, Mr H., est une figure de la libération : homme respecté, qui adore que je lui rapporte des perches de la Barrow, dont il m’apprend à lever les filets.
Neuf enfants : l’aîné et le plus jeune entourent les sept filles :Vincent, Mary, Patricia, Philomene, Veronica, Pauline, Dolores, Claire (tiens, la voilà…) et Mickael.
Pat est de Cork et, coïncidence, d’une famille de neuf enfants de composition exactement symétrique : l’aînée et la cadette entourent sept garçons…
Claire, douze ans, vient souvent pouponner sa petite nièce Claudette. Je ne comprends jamais rien à ce qu’elle me raconte…
Et puis, pour un vieux de 14 ans comme moi, c’est une enfant !!

Août 68 (5 et fin)

Mais Maureen, elle, a 17 ans et me tourne autour comme une fario autour d’un sedge à la ponte.
Etant donné que son shop est à 200 m d’Hickory Hill, on se raccompagne, aller, retour, dix à vingt fois dans la soirée ; mais c’est une « grande », et j’en ai un peu la trouille. Le manège a duré une semaine, main dans la main mais pas plus : je devais pour le coup avoir l’air drôlement ahuri !

Un jour, en rentrant de cours, je m ‘arrête comme d’habitude au magasin pour acheter un chouine (ben tiens !). Bizarrement, elle ne veut pas me raccompagner… En arrivant à Hickory, je trouve Pat devant la porte, qui tient par le coltard un rouquin fulminant et crachant tout un « troupeau » de fucks. Le comique, c’est que sa casquette est dans l’herbe, et que le gars essaye de la ramasser, mais mon Pat le tient fermement de sa dextre, tout en le reconduisant calmement.
Cette saleté de Maureen se servait en fait de moi pour rendre jaloux son fiancé, afin de le décider à la demander à son père ; le promis en question voulait donc me faire la peau, ce que Pat lui avait vertement déconseillé…
Des années plus tard, chaque fois que je la rencontrerai au coin d’une rue, un marmot dans les bras, deux dans la poussette et la quatrième en remorque, nous évoquerons en se bidonnant nos amours contrariées…




Juillet 69

Une année, quelques lettres et des kilos d’hormones plus tard…

Pauline est enceinte jusqu’aux dents, Claudette marche déjà et Pat a acheté la télé ; il a aussi planté ses choux et ses patates persos.
Claire montre de plus en plus sa frimousse. Elle fait des efforts d’articulation et je la comprends d’autant mieux que sa silhouette s’est sacrément féminisée. C’est fou, les hormones… ça ne facilite pas la réflexion, mais ça peut étrangement améliorer l’écoute.

Un samedi soir, prise de bec entre Pat et Pauline. Je suis en dehors du coup, occupé à bêtifier des « goodi-goodies » pour Claudette. Je capte juste, en gros, que madame refuse une sortie à monsieur. Mais pour sceller l’inévitable réconciliation, celui-ci part vers dix heures lui acheter un chicken and chips.
Des petits graviers dans mes carreaux me réveillent aux aurores : le Pat me supplie de lui ouvrir, agrippé à son sac de poulet-frites, la mer semblant bien mauvaise… Pauline miaule dans la chambre voisine et m’interdit de descendre, ce que je ferai quand même, merde, il est six heures du mat et j’ai sommeil !
Ya eu raffut dans la cambuse, mais on s’est bien marrés, surtout quand le Pat, entre deux bordées, a proposé ses frites froides (et mouillées) à sa chérie, comme si de rien n’était. Par bonheur, je tenais bon la barre, et mon matelot a fini son dimanche dans son pot au noir, sous une écume de Guinness (extra cold… is good for you).



Juillet 69 (2)

Tous ceux qui l’ont vécue se rappellent de la nuit du 20 au 21. Vers cinq heures du matin, quand Armstrong a commencé à descendre sa petite échelle Pat et moi étions scotchés devant la R T E , les yeux aussi fatigués par la fumée de nos clopes que par la mauvaise qualité de l’image. Pauline venait juste de monter, étouffée de chaleur, avec son fardeau utérin à se coltiner…
Fou d’excitation au moment crucial, j’ai sauté à l’étage pour la prévenir, déboulant dans sa chambre sans frapper : elle était à poil, vautrée et assoupie, mais sa pudeur réveillée inopinément lui fit pousser un cri qu’ Armstrong a surement entendu…

Je ne sais si ce hurlement a intrigué le bébé, toujours est-il que Natalie pointa ses oreilles dans ce monde de fous le surlendemain. Encore une rouquine flamboyante, dont il se trouve que j’avais suggéré le prénom ( ils en cherchaient un de consonance française). Et je suis désigné comme parrain, fier et ému aux larmes par cette marque d’amitié sincère : n’oublions pas que nous sommes en Irlande il y a presque un demi siècle…

Principes éducatifs de Pat ? Tout d’abord, baptiser la baby d’une cuillère à café de Cognac sec : j’ai cru qu’il allait la tuer… Puis, lors des tétées, tirer en arrière sur le sein afin que Nat, telle un petit chat affamé, se batte toutes griffes dehors pour reconquérir sa mamelle : pour le « fighting spirit » ; faut pas qu’elle croit que c’est gagné d’avance !
D’ailleurs, elle est bac plus douze, chercheur en pharmacologie et m’a envoyé une thèse dédicacée absolument hermétique. Comme quoi…

Et qui est la « godmother » ? Claire, la roucoulante et soupirante tante, qui prendra son rôle de compagne du parrain très à cœur…












Juillet 71

Et elle aura poireauté, la marraine, pendant deux ans de correspondance platonique qui me vaudront d’excellentes moyennes en anglais, curieusement la seule matière dans laquelle je réussissais à peu près, on comprend pourquoi… Le reste m’intéressait si peu que je n’avais pas eu la permission en 70.
Enfin, pendant qu’Eddy Mercks pédalait son troisième tour, je m’envolais à nouveau vers mes côtes chéries, cent fois rêvées et scénarisées de mille manières (cent mille possibilités, donc).
Mais aucun de mes films les plus optimistes n’avait pu évoquer l’extase insouciante vécue durant ce séjour : il n’a pas fait beau, ce dont je me bassinais d’autant plus que Claire et moi étions très souvent affectés à la surveillance de notre « godchild » et de sa sœur. Un peu rock’n roll parfois, le baby sitting : à quatre et deux ans, les chipies nous en ont fait voir !

Et moi, gandin imbécile, je me la suis pétée, comme de juste, façon mâle mûr, énigmatique… Elle était si belle que j’en tremblais !

De fièvre aussi, j’ai tremblé, ayant chopé une mauvaise toux pendant mes parties de truites. Poitrinaire de naissance, j’avais avec moi des suppositoires à l’eucalyptus qui me valurent un chambrage infernal quand j’ai dû en expliquer le mode d’administration… Ils connaissaient pas ! Jusqu’à ce que la frangine infirmière, Veronica, explique à ces bouseux incultes que ce type de remèdes était assez courant…

Donc, Claire s’impatientait en me soignant… et comme j’étais incapable de faire le premier pas, elle a poussé un bon coup : juste après m’avoir shampouiné au lavabo et sous prétexte de m’aider à nouer la serviette, elle me fourra jusqu’aux amygdales une langue si fraîche que j’en salive encore ! C’est la première fois qu’une fille m’embrassait : je n’avais jusque là connu que des passives du patin ; Claire s’était documentée sur le « french kiss » et m’imposait sa méthode. Je me ré-ga-lais…

Pendant la dernière semaine de mon séjour, les truites ont été plutôt tranquilles, dans l’eau limpide de la Burrin : nous les regardions béatement, entre deux palots, sur la route de Graigue Hill ou de Tullow…








Août-septembre 73

Abonné au années impaires ? Faut croire ; il a bien fallu passer le bac, le permis, et trouver une fac pour coincer une bonne bulle (ben oui : en 73, 68 c’était hier…). Et puis Claire étant loin, et moi si beau, n’est ce pas… ?

De fait, le calendrier universitaire laissant des congés confortables, boulot comme un mort de faim en juillet-août, à décharger des camions de fruits douze à quatorze heures par jour : la paye, c’est argent de poche, entièrement dédié au projet Carlow / sac à dos/ tente… Un Woodstock perso, en fait. Me manquaient que les fleurs sur la tête.

Chargé de mon barda et de mes espoirs, débarquement à Rosslare pour six semaines de liberté… mais…mais… j’avais bien sûr prévenu du jour de mon arrivée pour ne surprendre personne, et ne voilà t’il pas que, m’installant dans le train à la descente du ferry, je m’entends appeler, de loin. Par la vitre, j’aperçois sur le parking Pat, Pauline, les pisseuses et ma Claire. J’essaye de sortir ; hélas, une dame orange, verte, grise, tremblante et chargée comme un âne remplit le couloir ! Phoque !!
Je fais signe que je descends à la prochaine gare… La petite gare de Drinagh est charmante, il fait beau, un employé essaie de me rencarder, mais dans un accent que je ne capte pas. Dodo au soleil une petite heure (le ferry, ça fatigue, surtout le bar) et la troupe déboule en ford taunus bleue. Ils avaient fait le tour jusqu’à Wexford.
Retrouvailles, bizbizbiz, embrouille Pauline/Pat parce qu’il avait prétendu m’écrire pour me prévenir de leur accueil (quel branleur !), et…

« La tente, c’est pourquoi faire ? »
« Pour camper… »
« Ca va pas, non ? tu viens à la maison. »
« Mais je reste six semaines… »
« Et alors, tu fais partie de la famille, non ? »
« Mais je voulais aller à Dublin, pis aussi vers Oughterard … »
« Dublin, c’est pas loin, t’iras en train et Oughterard, tu connais déjà ; en route ! »
Je connaissais déjà assez ma petite mère Pauline pour ne pas tenter la moindre contradiction…

Ma tente a passé son temps dans le jardin, château pour les petites princesses qui invitaient toutes leurs copines à des dînettes infernales.

Et ma Claire ? Dix-sept ans, de longs cheveux très hippies, elle ressemblait aux jeunes filles des posters de David Hamilton… Tâches de rousseur, petit nez mutin et un bleu singulier dans les yeux : rare et profond, tirant sur l’obsidienne ; volcanique, quoi !

Le premier jour, nous nous sommes un peu chambrés sur nos amours séparées, nationalistes, en quelque sorte…mais c’était juste pour faire durer le plaisir de l’attente.

Quel pied ! Six semaines inoubliables : elle travaillait au collège pour devenir infirmière, mais nous passions toutes nos soirées ligotés l’un à l’autre : pubs, cinéma, parties et…

Sur l’emplacement de l’actuel Woolworth (centre commercial) de Carlow, se dressaient alors les ruines de je ne sais quelle usine désaffectée ; je connaissais bien l’endroit parce que c’est là, dans l’humus accumulé sous les briques effondrées, que je ramassais de très beaux vers pour ma pêche.
Ces ruines ont enseveli bien des secrets…C’est impensable ce qu’une jeune irlandaise catho jusqu’au slip est capable d’inventer comme jeux sexuels tant qu’ils ne mettent pas en cause sa virginité biologique et dogmatique ! In English : deep petting.

Quand j’entends Shane MacGowan, des Pogues, cracher entre ses chicots de sa voix éraillée :
« I met my love by the gasworks wall
Dreamed a dream by the old canal
I kissed my girl by the factory wall
Dirty old town, dirty old town”……………moi, ça ne me fait pas penser à Dublin…

« Springs a girl from the streets at night »… Souvenir aussi d’un fou rire commun inextinguible quand je lui ai demandé, un soir, en rentrant sous les étoiles:
« Et avec les oreilles, qu’est ce que tu sais faire ? »

Enfin, cerise sur le gâteau, la séparation en fin de séjour n’en sera pas une : sa venue chez moi pour les fêtes de fin d’année est arrangée…











Fêtes de fin d’année 73…

Deux heures du mat, gare de M…
Avec Bichette, un pote à moi, nous trépignons dans le froid et l’attente du train de Paris… Il lui tarde de la voir, cette merveille dont je lui garnis nos conversations depuis l’été.
Le dur pénètre, s’arrête, livre deux trois zombis engourdis, mais pas ma Claire…
Mutain de perdre ! pédêchons-nous : vite ! bureau du chef de gare, qui veut bien me laisser le micro et une minute pour annonce en anglais. Toujours rien et l’express décarre.

Elle était juste descendue du mauvais côté : petite silhouette furibarde d’avoir été ainsi apostrophée et prise pour une courge incapable de repérer la bonne gare.

Les copains, ils ont d’abord été scotchés : « wouaou ! » était le commentaire le plus détaillé.
Les copines aussi, d’ailleurs.

MAIS…

S’il n’y avait aucun problème de langue entre ma chérie et moi , ça n’allait pas tout seul avec le reste de la bande, et j’étais parfois épuisé par le tourbillon des « keskelladi ? », obligé à fournir des « diz’y que… ».

Le soir du réveillon, ma Claire s’est assoupie devant la cheminée où fondaient lentement les cailles farcies au foie truffé, malgré le ding régulier du tournebroche à ressort… Elle était soûle d’apéros et de paroles inconnues.

Maïté, elle, ne dormait pas…


Conclusion provisoire…

Dur, la différence de culture : pour Claire et moi, l’évidence est venue, doucement : je n’émigrerais pas en Irlande, elle ne viendrait pas en France… Chacun a été happé par sa vie.

L’été suivant à Carlow sera pénible : Pauline est exsangue, détruite par l’accouchement abominablement douloureux d’un petit gars mort-né ; Pat m’assure que ma visite lui fait du bien.

Pas vu Claire.

Puis elle s’est mariée… moi aussi… pas ensemble.

Il faudra dix ans pour qu’elle accepte de me revoir, au cours d’un de mes séjours chez Pauline, qui a désormais un petit Mickaël qu’elle baigne amoureusement dans l’évier.

P&P vivent maintenant à Sligo, bien plus touristique, et je suis devenu pêcheur de saumons ; mais je n’y vais jamais sans faire halte quelques jours à B…. Park, où il y a toujours un lit pour moi. Les deux garçons de Claire sont des irish mâles formatés, champions de gaëlic football et de hurling.
B…, son très cool mari, est chairman d’un club de …., guitariste très bonnasse (soyons pas trop précis, ces gens existent, même si j’ai changé les prénoms).

De mon côté, j’élève mes deux poulets de grain et les relations franco-irlandaises sont régulières, chaleureuses et carrément familiales.

Et puis, en 90, vingt ans après, au hasard de vacances communes quelque part dans le Jura…

Comment expliquer des choses aussi banales ? Mon anglais, entre autres, a mûri, puisque ce soir là, en France donc, avec tous les frères de Pat réunis et trois sœurs de Pauline (plus conjoints et marmaille, évidemment), nous sommes une trentaine à fêter les 21 ans de ma Natalie. Pour eux le 21 anniversary, c’est important, comme un passage vers la vie adulte. Ils se foutent bien, comme nous, de la majorité légale à 18 ans…
Bref, parrain et marraine sont là… qui finissent par passer la soirée à refaire la tendre guerre 68-73.
Ben oui on a remis le couvert… et alors ? bien sagement en plus, juste du bisouillage attendri. Aucun de nous n’a envie de se détruire, mais chacun aime ce goût de revenez-y, ce parfum mélancolique.

Et, depuis, nous recommençons chaque fois que nous nous voyons. Et tout le monde est au courant. (B… a juste demandé une fois qu’on arrête de s’écrire en cachette…)
Claire a du mal, parfois ; elle croyait sincèrement que sa venue chez moi valait accord tacite de mariage… j’avais pas compris.
Il a fallu plusieurs fois que je la freine ; elle aurait fait des bêtises, elle prétend s’emm…der avec son homme, surtout depuis que je suis redevenu célibataire.
Nous sommes des « soulmates », ce que nous avons en fait toujours été.
Rien de malsain, seulement du bonheur : savoir chacun qu’un morceau de cœur appartient définitivement à l’autre, pouvoir en profiter sans faire de mal à quiconque, cela paraît suspect, je sais, mais C’EST !


Au fond, les souvenirs, c’est un peu comme de la ratatouille, non ? c’est bien meilleur froid, avec un filet d’huile de nostalgie… et quelques herbes de romance.

L’été prochain, ça fera 41 ans.

Le mois prochain,
J’y repasse 10 jours, étant un infect fonctionnaire, de la pire des espèces : l’éducation soi disant nationale.
(J’aime bien me chanter cette chanson dont je connais si bien l’air et les paroles…)





In the valley of the back pig
The dew drops slowly
And dreams gather…

W. B. Yeats (Dreams awakened eyes).

Pierre Carlow


PS

23 octobre- 3 novembre 2004, c’est calé, réservé.

Pour voir ma Nat, avec laquelle je corresponds de plus en plus « by msn », of course, elle se débat tellement dans sa sclérose en plaques que je rage de ne pouvoir que lui apporter mon amour et mes souvenirs, dont elle se délecte : « Pierre, tell me again about you and mam for moonwalk ».

PPS : voir album photo « Irish Trip », sur aff. Photos prises au cours de ma dernière visite.
PPPS : Once again : c’est calé et réservé du 23-10 au 02-11-05…

and so one ....

PPPPS : Puis 06, 07 (et là j'ai dit stop à ma Claire : peut-être le fait d'être grand père ?)

Saturday, February 12, 2011
8:31 AM

Oeuvre originale

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Petite fleur


Petite fleur.

Il est surprenant parfois de constater à quel point certaines gens ne vieillissent pas.

Le temps semble oublier de creuser dans leur visage les rides qu’il distribue si copieusement à tout un chacun d’entre nous le commun des mortels que chaque seconde blesse avant l’assassinat par la dernière qui nous montre que l’éternité c’est long surtout vers la fin et qu’il est temps que je termine ma phrase.

Ma Marguerite a quarante-trois ans, une chute de reins mortelle moulée dans un jean de djeuns. Elle est lippue, Marguerite, avec de grands yeux mauves souriants dans une rousseur flamboyante. Le tout grêlé de taches mutines.

Ce que j’aime le plus chez elle, c’est moi : elle éclate de rire dès que j’ouvre la bouche. Je pourrais lui dire la météo qu’elle en ferait un sketch.

Mais parfois son regard prend comme une sorte de gravité insondable… Sa respiration devient plus courte, ses yeux se troublent un tantinet, un fil saliveux vient au coin de sa bouche et la panique me prend les tripes : cette femme m’aime. Doucement, avec retenue. Elle me le crie en silence et ça me fout la trouille. Dire « Je t’aime » est tellement difficile !

Comment expliquer ?

Je rentre de la pêche. Bon. Je suis un peu fourbu, et j’essaye de ne pas trop sentir le sandre déjà vidé que je compte caler dans le congélateur. Bon.
Elle m’accueille en rigolant de l’odeur poissonneuse de mes mains. Se poile sous ma douche en me voyant m’embaumer. Et te me frotte la quicounette dans un éclat de rire très gênant : m’enfin, chuis propre sur moi, non ?

Elle est comme ça, ma Margot, toujours à rire de moi, ou par moi.

Comment ce peut-il faire qu’un tel bonheur puisse exister ? Comment une telle chose peut-elle m’arriver, à moi ?

Et elle continue à me considérer de son air de pas airs… je tremble, elle tremble et nous nous reniflons à lèvres que veux-tu.

Tout mon vieux corps fatigué par les excès que je lui ai imposés s’était toujours refusé à dormir en touchant quelqu’un d’autre. Marié pendant vingt-trois ans, mon lit était un cent-quatre-vingts de large, avec matelas indépendants. Toi marié avec moi mais moi pas dormir si toi me toucher sauf crac-crac.

Mais là,… là…. avec Marguerite, on scotche nos rêves dans la même respiration.

Au matin, mon envie bandante de pisser la fait rigoler (bien sûr). Ensuite, je reviens toujours renifler le plumard avant de partir au boulot.

Chhhcrougner un peu avec ma belle me fera la journée.

C’est pas juste, une telle amour !
……………………………

Il faut que je raconte comment je l’ai rencontrée. C’est indispensable sinon tu vas fermer le bouquin, curieux contrarié comme je te sais.

Je pêche, je l’ai déjà dit. A Garonne le sandre et dans les Pyrénées la truite à la mouche. Le sandre, c’est plutôt facile et commun.

La mouche, c’est tout un univers… qui date des Romains.

Je te comprends, profane : pêcher à la mouche, c’est leurrer un poisson avec un hameçon flottant lancé à l’aide d’un « fouet » difficile à maîtriser et enrobé de plumes d’origines diverses destinées à lui faire croire que c’est un insecte flottant sur l’eau qu’il peut gober sans crainte et ainsi se faire pécho comme un imbécile et ramener vers la berge du tueur que je suis pour le bouffer sans le moindre souci écologique et ça fait la deuxième phrase que je ne termine pas assez vite.

Ce jour-là, fin mai, j’étais au bord du Garbet à faire le héron…

Le Garbet est un torrent qui descend d’Aulus, en Ariège, et qui vient accessoirement grossir le Salat lui-même affluent de la Garonne. Son lit est très particulier, fait de galets blancs, ce qui lui donne une couleur cristalline unique. Dans ses eaux, des truites qui savent lire et écrire : visibilité maximum, camouflage impeccable et pureté de l’eau inégalée. Sans doute un des parcours les plus difficiles de France. Mon parcours préféré.

Au-dessus d’Ercé (patrie des montreurs d’ours), je faisais donc le héron. C’est-à-dire qu’assis sur une bonne berge mousseuse, adossé à un frêne, je badais la rivière sur le coup de neuf heures. Canne en main, clope aux lèvres, je venais d’arriver.

Il faut bader, dans ces cas-là : tu te tais, tu attends. Et au bout d’un quart d’heure, tous les bruits environnants deviennent tiens. L’eau coule, le vent bruisse, ton cœur bat…

Et tout-à-coup : gloup ! une truite vient de gober. Quoi ? Ne pas se précipiter… attendre le deuxième, le troisième … et s’imposer cinq gloups avant de décider quelle mouche tu vas monter pour jouer avec elle.

Je ne savais pas, ce jour-là, que j’étais moi aussi observé…

Je me lève doucement, choisis une « olive cerclée de noir sur N°16 montée à l’envers », fil de dix centièmes couleur « tortue tabac », donc très faible, et me mets à fouetter lentement.

Je sais que derrière moi j’ai une passerelle à vingt mètres en aval, sur ma gauche un buisson, et que la division du courant peut faire draguer ma mouche de façon irrémédiable.

Lancer impec, gobage idoine, ferrage en douceur et je te me ramène une de ces « blondes du Garbet » que tout le monde aime. Comme évidemment j’avais pris soin d’écraser l’ardillon de mon hameçon, je me contente de l’admirer et je la relâche en pleine eau, sans même l’avoir touchée.

« Pourquoi vous faites ça ? »
Qui quoi ? qui me parle ? Je reviens sur la berge en claudiquant sur les galets en considérant cette forme assise sur la passerelle qui semble m’avoir interpellé.

« Quoi? ça ? »

Et la personne que j’avais à peine entrevue me dit entre deux rires :

« Ben oui, vous avez attrapé un poisson que vous n’avez même pas touché et que vous avez laissé partir ! »

« Et puis vous avez un chapeau rigolo ! »

C’est vrai : mon chapeau de pêche est un véritable Stenson, ramené d’Amérique par mon frère, mais dont le feutre est détruit depuis de longues nuits humide ; on dirait un chapeau d’épouvantail. Mais je l’aime !

Bref : sur la passerelle elle m’interpelle.

Je fulmine : comment n’ai-je pas vu cette intruse intruser ? Elle m’observe depuis plus d’une heure et en fait gorge déployée ?? Elle a un sac à dos, des lunettes noires, et l’intention, me dit-elle, de « faire la rando de la cascade d’Ars ».

Je m’assieds avec elle sur la passerelle.

Elle enlève ses lunettes.

………………………..

Elle enlève ses lunettes.

Je garde les miennes.

Et je me demande pourquoi mon sternum s’enfonce à ce point dans ma poitrine, tandis que j’essaye stupidement de sécher ma mouche au chiffon passé dans ma ceinture.

Un tombereau de pourquois me brouille la vue et rend mes doigts imbéciles.

Pourquoi suis-je sorti de l’eau ? Pourquoi m’être assis auprès de cette personne ? Pourquoi lui avoir répondu, moi qui abhorre être interrompu dans ma pêche ? Pourquoi m’a t’elle parlé ?

D’habitude, à la question « Alors, on pêche ? » je réponds « Non, je tente un birdie sur le treizième, par quatre. » ; ou bien « Ca mord ? » « Beaucoup ! méfiez-vous ! laissez les mains dans les poches. »…

Un rapide coup d’œil sur son regard me donne bien une piste, mais non : c’est trop beau pour être vrai.

Et elle a l’outrecuidance de s’étirer et de défaire un chouchou qui me révèle une mousse rousse autour d’un visage mutin. Le must de Marguerite, c’est son nez légèrement busqué : le défaut qui sublime l’ensemble. Je décide immédiatement que si elle se fait refaire le nez, je ne l’aimerai plus.

Et toi qui me lis, tu dois bien sûr te dire que je suis complètement parti en sucette. Faut me comprendre : j’étais éparpillé par cette rencontre incongrue, et j’ai dû prendre mon temps pour rassembler mes morceaux.

Donc, elle reprit :

« Vous avez un drôle de chapeau ».

« C’est plus un chapeau, c’est à peine un galure ».

« Vous ne m’avez pas répondu ».

« Ben si, c’est juste un couvre-chef, contre le soleil, quoi, et les reflets sur l’eau… »

« Non, ne faites pas l’idiot : pourquoi avez-vous relâché ce poisson, sans même le toucher ? Ca vous plaît de leur faire mal ? »

Je me suis alors lancé dans une explication très technique et philosophique sur l’écologie pondérée par mon besoin animal de prélever.

La partie artistique, constituée par la fabrication de mes propres mouches, la minutie du montage aux soirs d’hiver, l’inutilité que je trouvais au collage au vernis qui alourdit le leurre, le prélèvement de quatre poils sur mon chien Droopy qui, vexé, passa trois jours sous le canapé, mon bonheur d’avoir trouvé une taupe morte dont le pelage, savamment salé et conservé me fournissait encore un dubbing incomparable, le coq miel de tata de Betchat dont j’avais conservé le cou pour sa couleur hyaline, la légèreté des hameçons Mustad à longue hampe que j’avais dénichés à bas prix sur la foire de Nasbinals et la lourdeur de mes phrases quand on ne m’arrête pas, pour la troisième fois.

La partie écologique… ma foi, je ne pense pas trop traumatiser mes truites : je lui rappelle que l’hameçon n’a pas d’ardillon et que je ne touche même pas mes prises : il suffit juste de les secouer un peu dans l’eau et elles vont revivre leur vie. D’ailleurs, certains signes ne trompent pas : j’en ai pris quelques-unes plusieurs fois.

« Et là, vous ne pêchez plus ? »

« J’écoute, je regarde, donc je pêche. »

Elle fait un saut de fesse sur sa gauche. Rapprochant. Nous nous touchons presque.

« Tu m’apprendras ? »

……………………….

« Tu m’apprendras ? »

Ce tutoiement soudain m’uppercute.
Je ne respirais plus, il ne me restait qu’un neurone et demi, un air ballot, et toutes les truites du gave qui rigolaient en gobant à pleines ventrées.

Je décidai donc de prendre mon air blasé numéro un, le « taiseux énigmatique », celui qui est tranquille dans sa vie et dans toutes les circonstances. J’annonçai donc, péremptoire :

« S’cuse moi, faut que j’aille pisser ».

Quelle classe, n’est ce pas ? Sans attendre la moindre réponse, j’étais déjà à trente mètres derrière un bosquet d’aulnes à me tripoter popaul qui n’avait rien à me dire (s’il savait parler, ça se saurait) mais qui m’aidait à faire semblant d’avoir une contenance vide par ailleurs du liquide qui aurait pu justifier ma fuite éperdue et dont je secouai au bout de deux minutes la goutte absente qui eût pu légitimer ma fuite mais pas la longueur de cette interminable phrase quatrième du genre.

Ce qui m’a fait le plus chier dans ma putain de vie m’a aussi donné mes plus grands bonheurs : elle était toujours là. Allongée. Sur la passerelle. En train d’observer l’eau passante.

Mais j’avais un peu rassemblé mes morceaux.

« Tu fais la Cascade d’Ars ? On dit d’ Arse, aussi… »

« Ben oui ; on m’a dit tu prends à droite après le pont d’Ercé, tu traverses la passerelle et le chemin te monte à la cascade ».

Elle se fout de moi ou quoi ? Non, madame : si tu suis ce chemin, tu grimpes au Tuc de l’Adosse, et encore t’es pas arrivée au bout vu que c’est pas signalé.

Je lui explique donc que « on » l’a trompée : faut pousser jusqu’à Aulus, six bornes plus en amont. Puis tu traverses le patelin, prends le Col de Latrape et dans le premier lacet, à gauche, le départ vers la Cascade d’Ars ou d’Arse est signalé, balisé et fastoche : il y a des tonnes de touristes tout l’été…

Elle se tait. Mutine.

«Dis,  tu m’apprendras ? »

« Quoi ? La cascade ? »

« Non, la pêche… »

Bon : j’ai rencontré une extraterrestre…

……………………..
«Dis,  tu m’apprendras ? »

Et de deux. Elle a l’air d’avoir vraiment envie d’apprendre la pêche, cette fleurette tombée « d’aucune part », comme on dit par chez nous.

J’arrive enfin à la regarder, celle que je me défendais de voir : un œil rieur couleur lavande, une myriade de taches de rousseur, une bouche pleine de dents parfaites qui, quand elle sourit, engendre une seule fossette côté joue gauche.

Le tout dans un bouquet de boucles rousses.

Elle est vêtue à la mode rando, certes, mais avec un tee-shirt échancré sur une douce vallée qui ne doit rien au silicone. Juste modeste et, j’en suis certain, très parfumée.

Des fois dans la vie des décisions vous tombent dessus de je ne sais où : je veux dire par là qu’elles vous donnent l’impression que vous les avez prises, alors qu’en fait ce sont elles qui se sont servies de vous. A mon avis, ce sont les meilleures…

« Moi c’est Marguerite ».

« Moi c’est Pierre. Allons-y ».

Nous descendons de la passerelle et je la vois se diriger vers l’eau alors que mes pas vont vers la prairie constellée de crocus qui borde la rivière.

Non madame ! Tu ne prétends tout de même pas pêcher tout de suite à la mouche ? faut d’abord apprendre à lancer sur le pré. C’est un geste qui s'enseigne. Un peu comme le tennis.

Et me voilà, après avoir coupé la pointe de ma mouche (attention aux blessures), me plaçant derrière elle en lui tenant la main droite, la gauche aussi d’ailleurs pour qu’elle tire sur la soie, et lui expliquant qu’en imaginant une pendule, il ne faut pas dépasser dix heures vers l’avant et une heure vers l’arrière, ce qui donne un mouvement harmonieux de fouet à l’ensemble canne-soie, soie dont on allonge la longueur progressivement de la main gauche jusqu’à obtenir la distance désirée ce qui se fait à l’œil bien entendu sachant que la distance sus-nommée obtenue au pifomètre on finit par abaisser délicatement la canne pour un « posé » tout en douceur de la soie, du bas de ligne et de la mouche qui le termine, venant effleurer l’eau d’une façon si naturelle que la truite convoitée s’y trompe à presque tous les coups et que je suis content de la longueur de ma phrase cinquième.

Marguerite était appliquée et suait un peu. Une fragrance suave dont je profite encore quotidiennement. Le bonheur est toujours simple.

Il doit être vers les onze heures. Ce qui est ahurissant, c’est qu’après juste trois quarts d’heure de pratique, ma petite fleur maîtrise.

« Voyons ? vise un peu cette bouse ? »

Tu penses, autant poser ta mouche dans une assiette… à douze mètres. Faut dix ans de pratique !

Elle réussit trois fois de suite !

C’est fou ce que je peux l’aimer !

………………………………………
Et Marguerite était là, à viser les bouses de vaches, maniant mon fouet avec une dextérité surprenante.

Elle n’avait plus besoin que je lui tienne la main.
Dommage.
Je l’observais du bord de la rivière, elle allait d’une bouse à l’autre, s’amusant à augmenter la distance (quinze mètres, maintenant).

Non : elle ne réussissait pas à chaque lancer, mais elle prenait visiblement plaisir à chaque essai, avec une charmante pointe de langue appliquée qui pointait au bord de ses si belles lèvres.

Je devenais fou d’amour mais bizarrement cela ne me rendit ni sourd ni aveugle.

C’est d’abord un petit craquement, sur ma gauche, qui m'alerte. Puis un éclat étincelant, fugace, que je fais semblant de ne pas remarquer. Mouais, j’ai quelques heures de vol sur les bords torrentueux et j’ai compris…

Marguerite revient, excitée comme un pou, suavement suante, comme j’ai déjà dit.

« Tu me mets une mouche, que j’ essaye pour de vrai ? »

« Non, surtout pas. »

Ma réponse la trouble et elle me fait ce regard mouillé qui me noue la tripe.

« Ecoute moi bien : il y a des règles et tu n’as pas le permis ; donc, tu n’as pas le droit de pêcher vraiment. »

« Qui le saura ? Il n’y a personne ! »

« Attends, laisse moi faire. Regarde bien. Et, si possible, tais toi ! »

J’ ai bien cru qu’elle allait partir mais elle se contenta d’aller se rasseoir sur la passerelle, un brin renfrognée.

Ca n’a pas loupé : je fouettais l’eau depuis trente secondes que le garde traversait, presque en courant et l’air assuré par son effet de surprise (qu’il croyait !), son uniforme kaki et son Code Rural.

Son contrôle sur ma personne fut bref et poli : vérification du permis, du matériel, du panier, des poches de ma veste, etc.

« Vous n’avez rien pris ? »

« Si, répond Marguerite, mais il les remet à l’eau. »

Je suis donc en règle et le déçu me désigne celle qu’il croit être ma compagne :

« Et Madame, puis-je vérifier ? »
Seigneur, ce que j’ai pu l’aimer encore plus si c’était possible quand elle lui a répondu :

« Vérifier quoi ? vous m’avez vue pêcher ? »

Ce qu’on a pu rigoler en accompagnant ses pas bredouilles continuer leur tournée !

Mais tout ça est bien joli et il est treize heures et j’ai faim ; Marguerite aussi. Bon eh bien si on allait casser la graine au bord de l’eau ? Voui mais mon casse-dalle est dans ma voiture je vais le chercher de ce pas attends moi je reviens ; et au fait ? ta rando sur la cascade d’Arse ? et pourquoi tu me montrerais pas le départ, puisque je me suis trompée ? boaf c’est quand tu veux, il faut monter six bornes plus haut on prend ta voiture ou la mienne ? ben si tu veux faire la rando prenons la tienne, je te montre et tu me ramènes avant de vivre ta vie. Et ça me fait une sixième phrase absurde merci.

Moi, j’ai une bête Clio à mazout blanche. Elle, elle a une 206 à mazout rouge. Chais point pourquoi, mais je l’aime je l’aime je l’aime…

Elle m’ouvre la portière et met le contact. La musique est forte et Marguerite s’excuse en baissant le son.

J’ai reconnu du premier coup d’oreille : c’est l’intro de « The Dreg », des « Fleshtones ».

Je ne suis donc pas le seul humain à m’éclater sur ce morceau ?

« Monte le son, à fond !! »

…………………………….

Je ne suis donc pas le seul humain à m’éclater sur ce morceau ?

« Monte le son, à fond !! »

Et donc, pendant que « The Dreg » me racle les oreilles de son intro inoubliable, je suis passager d’une inconnue. Avec mon casse-croûte et mes cuissardes.

J’ai d’ailleurs eu un geste idoine : quand la gratte a laissé la place au solo de batterie, j’ai encore monté le son.

Marguerite m’a simplement souri. Et nous sommes arrivés à Aulus.

Te voilà donc au pied de ta rando, M argot, et voici le virage de départ, le bon, çuilà…

Et voilitidoncpas que madââme se ravise, la rando c’est quatre heures et où je vais manger toute seule finalement c’est pas une bonne idée mais c’est toi qui voulais y aller et je te promets une halte au plateau qu’elle est géniale et tu recommences à me faire iech because tu m’as demandé de t’amener ici donc tu y es et barre-toi parce que sinon s’il faut que je t’explique tout le pays ça fait lourd la montée par touriste et ça fait sept au jus.

Elle n’ eut qu’à me regarder :

« On va où ? »

Nous sommes donc montés au plateau d’ »d’Agnesserre », sorte de cirque tranquille où le Garbet, avant de devenir ce qu’il est plus bas, se répand en rigoles faciles avant de se jeter dans la vallée.

La plateau d’ »Agnesserre », c’est tout comme un morceau de bonheur : très loin du Tour de France qui lui fit l’an passé l’honneur de venir l’encombrer

Non : derrière un rocher énoôôrrme, sous le regard de truitelles rigolotes, Marguerite et moi mangions.

Nos casse-croûtes.

En contemplant, again, la rivière douce à passer devant nous.

Beaucoup plus calme, ladite rivière, juste un ruisseau tranquille avec quelques filets d’eau tendres et liquoreux et quelques poissons dedans.

Et c’est là que je lui dis, la bouche pleine :

« Je crois bien que je t’aime »

Et c’est là qu’elle me répondit, la bouche pleine elle aussi :

«  Ben c’est bizarre, mais je crois que moi aussi… ».

On s’est embrassés à bouches pleines . Je sais : ça a l’air biscornu. Peu savoureux.

Mais Marguerite est belle.

……………………………..

(Et je devrais me relire avant d’envoyer!)

Nous avons passé l’après-midi le plus beau de ma vie. De la sienne aussi, qu’elle m’a dit.

Assis au bord de l’eau, épaule contre épaule, nous causions calmement, en comptant les gobages des truites et les randonneurs qui rentraient du lac du Garbet.

D’ailleurs, un couple marmailleux s’arrêta près de nous :

« Quel temps superbe ! » nous lance le papa avec son mioche de dix-huit mois dans un sac à dos .

Pendant ce temps, la maman surveille des gamines à l’évidence jumelles qui font un concours de ricochets.

« On a fait le lac, et vous ? », insiste le brave homme.

Et ma flamboyante Marguerite lui rétorque, sans un soupçon d’agressivité :

« Non, nous avons « fait » la cascade d’Arse et nous nous relaxions en contemplant les truites se nourrir. Mais là, ça va devenir difficile… Elles sont mignonnes, vos filles. Ce sont des jumelles ? »

La smala a décampé gentiment après les salutations randonneuses adéquates.

Et nous sommes restés là, seuls au monde, à bavasser jusqu’à ce que le soleil se cache derrière Espalots, à nous murmurer nos vies sans oublier de ponctuer de bisous sucrés.

De temps en temps, Margot mouillait ses yeux en me regardant. Quand je lui fis remarquer ce phénomène intrigant, elle me renvoya à mes difficultés respiratoires.

Moi aussi, mes réactions d’apnée lui faisaient peur :

« Mais c’est pas vrai : il m’aime ? »

Entre deux baisers acidulés suçotés au coin de nos lèvres timides, nous avons réussi à nous rassurer..

Je sais : ça ressemble à du roman photo à deux balles mais Margot est trop belle et même si je ne devrais pas le dire elle a vite osé péter avec moi comme si on se connaissait depuis des millions d’années et elle est rousse mais pas aux yeux verts, non, plutôt violets et des taches de rousseur plein la figure et un nez un peu busqué et des lèvres charnues et un corps presque parfait avec des seins qui ont déjà allaité et une cambrure des reins à se damner sur des jambes musclées et je sais que j’ai déjà dit tout çà mais j’aime bien écrire ma huitième phrase imbécile.

Surtout quand je parle de Marguerite.

………………………………………



Quand nous avons senti ensemble tomber sur nos épaules la collante froidure du soir de montagne, nous nous sommes roulé le plus beau palot de ma vie, et de la vôtre, j’en affirme !

(Et il y a des fautes de grammaire que je le fais exprès : ça me fait succuller.)

Donc, vroum vers en bas et ma Clio à mazout quelques kilomètres plus loin. C’est là que je remarquai son immatriculation : 31, comme moi.

Marguerite habite vingt kilomètres au Sud de Toulouse, et moi trente kilomètres au Nord .

Se suivant, nous nous sommes donc d’abord arrêtés chez elle. Son intérieur, c’était elle : un appart entouré de fleurs violettes dont j’ai vite oublié les noms.

Mais sa fatigue ne l’empêche pas de continuer la conduite, et de venir découvrir mon « antre » : un appart au-dessus d’une école, sans fleurs mais plein de bouquins. Avec deux bons lits. Au choix.

Une douche, chacun.

Un allongeage au canapé, tranquille devant « Forest Gump ». Des doigts et des mains tricoteurs, et parfois des lèvres amicales.

Et puis, épuisés par le grand air, nous sommes allés nous coucher. Ensemble. En haut, dans son lit.

Et je me suis endormi dans ses cheveux, son odeur et son nez busqué.

Je crois bien qu’elle s’est endormie sur mes poignées d’amour, dont je me foutais.

Ce qui est sûr, c’est qu’on a bien dormi.

………………………………………..

Ce qui est sûr, c’est qu’on a bien dormi.

Elle dans une longue chemise de nuit en pilou. Au mois de mai… mais je ne lui ai même pas posé la question : elle m’accueille dans son lit qui est le mien et ça me suffit.

Moi dans mon pyjama short qui me fait rigoler parce qu’il a des poches. Pour quoi faire ? Peut-être que les taiwanais qui l’ont fabriqué pensent-ils qu’elles servent à garder nos rêves ?

Au réveil j’ai compris le pilou ; ses pieds étaient collés à mon ventre, et je bavais dans ses cheveux tout en l’étranglant de mon bras droit. Bref, nous étions emboîtés comme deux petites cuillères. Et Margot a froid aux pieds, tout le temps.

Ce matin serein nous surprend. Petit dej roucoulant au café de la cuisine, et puis…

Nous allons nous recoucher, dans mon lit, cette fois.

C’est juste là que j’ai osé, pour le première fois, effeuiller ma Marguerite. Evidemment, je suis tombé sur « passionnément » du premier coup.

Toute une littérature imbécile s’attache à décrypter les mystères du plaisir féminin sous allégation qu’il serait difficile à définir, entre mécanique hormonale ou point « G » anatomique, voire aussi nasal par analyse instinctive de phérormones répandues alentours des mâles voisins forcément idiots qui ne cherchent qu’à balancer leur semence étamineuse sur le pistil des fleurs féminines dans le seul et unique but de perpétuer l’espèce humaine dont il est indispensable qu’elle continue de déconner sur cette terre et ça fait neuf, merci.

Moi, je ne sais pas pour les autres, mais je peux affirmer, depuis ma petite fleur, que le plaisir masculin a aussi des niveaux différents. « Vatchement différents, même ! ».

Excusez-moi, faut que je vous laisse : elle veut aller prendre des cabots à Garonne.
des cabots à Garonne

Ou des « chevesnes », comme on dit ailleurs.

Et au retour, rebelote.

Depuis elle, je me redemande tous les jours ce qu’est l’amour.

J’ai beau farfouiller dans ma bibli…

Et elle rigole, my daisy aux grands yeux violine.

Elle sent bon, elle est jolie, elle est rousse, avec deux petits seins odorants et elle taille sa route comme pas deux. Enfin, si : elle veut bien router avec moi.

Re-router, si tu veux savoir : elle a des heures de vol, une fille de quinze ans et un passé.

Ce qui m’énerve et m’apeure le plus, c’est qu’elle ne s’alarme pas de mes vingt-trois ans de mariage et de mes deux enfants.

Elle mouille juste ses yeux…

……………………………

Epilogue

Elle mouille ses yeux et les miens sont humides.

Margot et moi, nous n’habitons pas ensemble, mais nos compteurs kilométriques s’affolent.

Pas nos enfants : c’est bon, et c’est bien.

Et puis nous avons un rite : chaque fois que nous nous revoyons, je lui chante, ou susurre, ou déclame :

« Dans l'eau de la claire fontaine
Elle se baignait toute nue
Une saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues

En détresse, elle me fit signe
Pour la vêtir, d'aller chercher
Des monceaux de feuilles de vigne
Fleurs de lis ou fleurs d'oranger

Avec des pétales de roses
Un bout de corsage lui fis
La belle n'était pas bien grosse
Une seule rose a suffi

Avec le pampre de la vigne
Un bout de cotillon lui fis
Mais la belle était si petite
Qu'une seule feuille a suffi

Elle me tendit ses bras, ses lèvres
Comme pour me remercier
Je les pris avec tant de fièvre
Qu'ell' fut toute déshabillée

Le jeu dut plaire à l'ingénue
Car, à la fontaine souvent
Ell' s'alla baigner toute nue
En priant Dieu qu'il fit du vent
Qu'il fit du vent... »

(Merci mon « bon père Georges » – puisqu’il faut citer-).

Et à chaque fois ? ben elle rigole !

C’est la même chanson, mais il paraît que je ne la chante jamais pareil.

Pourtant, elle l’écoute toujours jusqu’au bout… les yeux mouillés…

Pierrecarlow.



Re-Epilogue.


Ce soir Marguerite est un peu triste parce que sa fille Pâquerette n’a pas eu le bac… à dix-sept ans !! Quel malheur !

Je te m’en vais emmener tout ça au restau pour relativiser sur l’échec puisque j’en suis un technicien abonné ( sauf pour mes gosses, tiens ?).

Bien : maman ne pleure pas trop et fifille ravale sa honte, avec un an de moins que les copains c’est quand même pas la mort du cheval et le sujet de philo j’aurais pas su non plus vu que les gens qui les pondent (les sujets) sont forcément hors-sujet : ne vivant pas ta vie, ils te demandent de l’expliquer, les cons !

Il y a hors-jeu, là, non ?

Margot pouffe dans son tiramisu (comment fait-elle pour avaler une telle merde ?).

Ca va : Margot me console de l’échec de sa fille qui dort en haut, avec un Crocus dont auquel j’aurais bien demandé le nom (non mais !) mais qui m’a l’air puceau comme une queue d’aronde sans poutre et très délicat par ailleurs. En fait, il est aussi beau qu’elle.

il est aussi beau qu’elle.

Cette phrase ne veut rien dire ?

Ne nous trompons pas : elle veut dire que Marguerite, c’est la plus belle de ma vie… chhhut !

Un jour, je vous la dessinerai.


Saturday, February 12, 2011
8:30 AM

Oeuvre originale

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Quinze mille planches











QUINZE MILLE PLANCHES


















C’ est un jour méchant, un jour sale, de ces journées qui semblent effrayer le soleil et devoir rester nocturnes...

Dans ce coin du cimetière, une maigre assistance se tasse au mieux: quelques vieilles, noires et courbes, cinq ou six marins, casquette de rigueur, mains dans les poches et col remonté. Le vent du nord de novembre, en Méditerranée, ça te glace son bonhomme aussi sûrement qu'un blizzard polaire. Tout ce petit monde a plus la goutte au nez qu’aux yeux.
Devant, tête de proue de ce triste navire, Raoul contemple le cercueil de sa Louise et rumine l'amertume de ce jour macabre. C'est un homme âgé, grand, sec, encore vigoureux, avec un beau visage latin éclairé d'un regard bleu transparent, et qui a reçu de la vie sa ration de rides embrouillées.
Monsieur le Curé procède, toujours digne, mais plutôt pressé car parfois à la limite de l'envol, les voiles de sa chasuble gonflées par les rafales.
Quand tout est dit, chanté et pleuré comme il se doit, après quelques murmures gercés et des poignées de mains glacées, Raoul reste un moment à examiner le port, au bas de la colline. Les jetées sont allongées, et la mer repoussée vers le large par le vent.
Les bruits de truelle du Père Féraud, cantonnier, garde, et fossoyeur municipal, le sortent brusquement de sa rêverie; il lui grommelle ses dernières instructions, qu'il confirme d'un gros billet.


* * *

Devant chez lui, Raoul est attendu par Jean Buynes qui tire sur sa pipe en battant de la semelle.
— 'soir, bredouille celui-ci avec un pauvre sourire; tu sais, je suis désolé, je rentre juste de la sardine et l'ai pas su, enfin... j'ai pas pu... qué misère!
— Je t'en prie, monsieur le maire, entre un moment, propose Raoul sans répondre aux condoléances maladroites que l'autre continue d'emmêler dans sa barbe. Il ne l'aime pas vraiment, le trouvant trop rond, trop gras, suffisant, loup de mer de carte postale et trop maire de "notre bonne ville de S...".
Sans un mot les deux hommes s'attablent dans la cuisine silencieuse, pleine d'absence. Un premier pastis est englouti presque à sec, pour réchauffer la tripe; le suivant décide Jean à rompre le silence.
— Qué misère, répète-t' il. Tu l'as soignée deux ans comme un saint! Mais aujourd'hui, vaï, elle est plus heureuse que nous tous! Allez Raoul, faut te reprendre, c'est jamais bon de tournailler tout seul dans son malheur. Maintenant que ta Louise est... enfin... tu vas être plus libre et tu vas pas rester sans rien faire de ta peau, allons! Peut-être, tu pourrais...
— Pas question! l'interrompt Raoul. Je n'ai pas travaillé depuis qu'elle était couchée et tu sais bien que ça fait trop longtemps que je n'ai pas roulé une bille. Et puis, pourquoi faire? Le métier est perdu, il n'y a plus personne sur la place.
— Mais justement, mon vieux, justement: tu es le dernier; pas un des derniers mais le dernier et tu le sais parfaitement. Allez, zou! fais un effort, notre bonne ville a besoin de toi. Réfléchis: ça te fera du bien et ça fera plaisir à tout le monde; pense à nos deux dernières fêtes.
— Il y avait moins de touristes?
Buynes préfère plonger le nez dans son verre et sirote. Le silence s'alourdit, les regards se fuient, les verres se vident à petites lampées songeuses...
Soudain clairvoyant, Raoul réalise qu'il n'aura pas la paix: le conseil municipal a tant attendu, et même un peu espéré la fin de sa Louise que le maire vient le relancer à la sortie du cimetière, sans la moindre décence. Il considère son verre, le fait rouler dans ses grandes mains, laissant l'autre mijoter. Enfin, il se lève et le gros élu suit le mouvement, croyant être simplement éconduit.
— Une supposition, juste une supposition comme ça, hein, que je m'y remettes? Tu me donnes le hangar de la Rue Haute?
Le double menton approuve, l'oeil suppliant.
— Et aussi la grande jetée du Port Saint-Louis?
Pour toute réponse, Jean lui secoue l'épaule et lui serre une main souriante.




* * *



Suffit pour aujourd'hui, décide Raoul. Il abandonne la scie à moitié planche, jette sur l'établi le reste de crayon qu'il avait à l'oreille et sort du hangar en fermant bruyamment trois verrous cadenassés. Accueilli par une douce tiédeur printanière, il renifle l'odeur iodée qui forcit à mesure que la saison avance et que le vent marin coule sur la colline.
Pour rentrer, il fait le tour par la corniche. Ce soir il a envie de surplomb, de triomphe, envie de partager sa fierté avec sa Louise, toujours présente. La séance de la veille, en conseil municipal, avait été plutôt rude.
— Quinze mille planches de cent-vingt!! s'était étranglé l'adjoint technique, mais c'est pas Dieu possible! Il est fou! Ca nous fait tripler le budget de la fête!
— Et soixante mille clous de quatre-vingts, avait tranquillement rappelé Raoul; on m'a promis aussi la jetée du Port Saint-Louis, cinq cents barrières, et c'est à prendre ou à laisser...
Le débat fut houleux; les uns estimaient la dépense démesurée, les autres, du côté desquels se rangeait le maire, se souvenaient de l'échec de la dernière fête: le port vide, les majorettes poussives s'escrimant des gambettes et du bâton sans attirer le rire d'un enfant ni le moindre regard oblique des vieux, indifférents. Jusqu'au coup de mer qui arrosa la bamboche du soir. Tout y était, c'est à dire que tout manquait: Raoul, et sa bille.
— Sois au moins prêt pour Sainte Claire, le onze août, avait conclu le maire.
Sûr qu'il serait prêt; mais il refusa avec mépris de dévoiler ce qu'il préparait, affirmant en toute simplicité que ce serait un chef-d’œuvre, une inédite et prodigieuse conclusion à sa carrière.
— Surtout, sois prêt, répéta Jean, avec une menace dans l'index.





* * *




Raoul se rase ce matin avec plus d'application que d'habitude. Le fenestrou de la cuisine éclabousse sa joue gauche d'un jour déjà blanc malgré l'heure matinale. D'une rotation très étudiée, quoique routinière, il attaque l'autre joue sous un même angle favorable.
Il écoute le bourg frissonner des mille bruits joyeux de ce matin de fête, dominés par les cloches annonçant la première messe, la messe des pêcheurs. Rien ne presse. Il faut le temps que Monseigneur bénisse, à bras raccourcis, la mer, le port, le phare, les bateaux, les filets et la jetée Saint Louis; le temps qu'en bas toutes les délégations se rassemblent, et montent le chercher: il peut se raser tranquillement et finir de s'habiller.
Tout en brossant son vieux costume — que sa Louise aurait repassé — il songe à sa soirée de la veille. Jusqu'à une heure tardive, il allait dans les rues, sa caisse à outils à l'épaule, faisant mine de ne pas remarquer les sourires entendus des badauds de terrasse. Il avait passé une partie de la nuit dans les ruelles et sur les places, retouchant au papier de verre le creux de cales de bois ou vérifiant au niveau à bulle l'inclinaison d'énigmatiques petits toboggans. Il s'était longuement arrêté devant la Mairie pour modifier d'un savant coup de varlope la pente d'un petit tremplin, lequel s'appuyait sur la margelle de la fontaine. Terminant sa vadrouille sur la jetée, il avait soigneusement examiné l’échafaudage qui maintenant la prolongeait, comme une potence inutile au-dessus de la mer.
Il était remonté trop tard pour rencontrer quiconque...




* * *



Le son clinquant de l' Harmonie Municipale ( qui n'a d' harmonique que le nom ) fait sursauter Raoul. Perdu une fois encore dans ses calculs, perdu sans sa Louise, il s'est habillé machinalement et a oublié ses chaussures. Ses pieds ne s'en plaignant pas, c'est en costume, cravate et pantoufles qu'il se plante devant sa porte, grand, raide.
Ils sont tous là. Précédé de la fanfare et des majorettes, le maire, soufflant et déjà tout humide, remplit son écharpe tricolore et marche en tête du conseil. Viennent ensuite les délégations: les pêcheurs, les ostréiculteurs et mytiliculteurs de l'étang, les apiculteurs mielleux de l'arrière-pays, et même le gardien du phare, plus saoul que jamais. Chacun, respectueusement, salue Monsieur Raoul, le dernier des gloupiliculteurs de cette bonne ville de S...
Enfin, tout ce beau monde grimpe vers le hangar de la Rue Haute. Les spectateurs sont rares, le gros de la foule étant resté sur le port, contenu par les barrières qui libèrent l'accès à la jetée Saint Louis.
Devant le hangar, l'Harmonie achève son dernier massacre; une fillette récite à Raoul un compliment et lui tend un bouquet avant de rejoindre le regard mouillé de sa tremblotante mamie.
Jean Buynes se tourne alors vers sa suite, imposant le silence.
— Mes amis, chers concitoyens, c'est avec le plus grand plaisir, mais aussi une pointe de nostalgie, que j'ai pour la dernière fois l'honneur de donner le signal à notre cher Raoul, qui a travaillé pour nous cette année encore. Je ne sais pas, et nul ne sait ce qu'il nous a longuement préparé mais je crois pouvoir, au nom de tous, l'assurer de notre plus grande admiration, qui n'a d'égale que notre gratitude devant la réussite déjà acquise de cette belle journée.
Les applaudissements fusent, plus satisfaits de la brièveté du discours que de son banal contenu. D'un geste, le maire invite Raoul qui s'approche de la grande porte, un trousseau de clefs à la main...



* * *



L'ouverture du hangar se fait dans un silence religieux, curieux, qui devient un mutisme stupide lorsque apparaît, occupant tout l'espace béant de l’immense porte, un haut panneau de bois qui monte du sol au plafond.
Muni d'une longue perche à crochet, Raoul fait jouer un loquet supérieur et retient péniblement le grand panneau de bois, le rabattant vers l'avant. Un murmure court sur l'assemblée: on comprend qu'il s'agit en fait d'une caisse car une deuxième caisse, presque aussi grande, s'imbrique exactement dans la première! Raoul répète sa manœuvre et abaisse le second panneau, qui vient se poser sur le précédent.
Jouissant de la surprise grandissante des spectateurs, il ouvre ainsi une succession de caisses qui, à la manière de poupées gigognes, contiennent exactement la suivante. Les panneaux rabattus forment peu à peu une sorte d'escalier en pente douce. Grimpant cet escalier, Raoul abandonne sa perche, car les loquets lui deviennent accessibles.
Les commentaires vont bon train; on se pousse du coude, on se souffle à l'oreille, on s'interroge, on suppute... Enfin Raoul, maintenant couché sur les marches, suspend l'ouverture de ce que tout le monde suppose être le dernier coffret, juste une boîte. Il se retourne vers Jean, dans l'attente d'un signe.



* * *



Lorsque le maire a jugé l'effet suffisant, il libère Raoul du menton; celui-ci ouvre alors lentement le dernier battant et une bille d'acier apparaît, grosse comme une demi boule de pétanque.
D'une pichenette il lui donne juste l'élan nécessaire pour qu'elle s'anime en douceur, roulant vers le bord du coffret. La bille saute le premier degré, rebondit sur les suivants, prenant peu à peu de la vitesse. Quand elle sort du hangar, Jean recule aussi vivement que son embonpoint le lui permet, bras écartés, repoussant sa suite agglutinée de curiosité.
La bille ayant franchi le dernier degré avec une certaine vitesse, la pente de la rue lui fait tout naturellement prendre un élégant virage qui la conduit de plus en plus vite vers le premier carrefour, quelques dizaines de mètres plus bas. Tous lui courent derrière, à l'exception du maire, qui ne peut pas, et de Raoul, qui sait: il a le temps.
En effet, quand elle arrive à toute allure au carrefour, accompagnée des cris admiratifs des premiers badauds, une grande cale arrondie la recueille en souplesse dans sa gouttière et l'oblige à remonter, ce qui permet à sa suite officielle de la rejoindre.
Une autre cale, plus ouverte, la conduit sur la droite, lui faisant ainsi décrire un cercle du meilleur effet et elle se dirige vers la rue dite "de la Mairie" — parce qu'on se chamaille depuis des siècles pour lui trouver un nom. La pente est plus douce et l'on suit tranquille, poussant du regard cette bille vivante. Devant l'Hôtel de Ville, étroitement surveillée par deux cales formant entonnoir, elle s'engage sur le petit tremplin et saute gracieusement la fontaine sous des applaudissements approbateurs, avant de poursuivre sa course vers le premier platane de l'allée...
Ainsi, guidée de cale en cale, tantôt lentement, parfois à vive allure, mais toujours avec une précision magique, la bille roule vers le port en suivant un trajet complexe agrémenté de remontées, cercles, spirales ou loopings, au gré des éléments qui jalonnent sa route.
Raoul suit à son rythme, paisible et rayonnant au milieu d'une foule de plus en plus dense; il est photographié par les touristes, montré du doigt par les enfants et encouragé par les appréciations de sa suite.
Une ovation fantastique salue l'entrée de la bille sur le port. Mais quand elle s'engouffre sur la jetée, au plus fort de sa vitesse, le miracle se produit: dans la seconde suffisante pour que l'objet parcoure la jetée et se présente devant la construction qui la prolonge, la foule s'assagit, se tétanise...
Le silence est impressionnant, palpable, un formidable silence qui effraie les mouettes, écrase la colline, dompte la mer.
Aucune respiration ne vient troubler la montée sur l'échafaudage de l'engin qui, mourant, s'avance sur une dernière planche horizontale, au-dessus de l'eau... La bille, achevant sa course au bord de la planche, semble hésiter et s'arrêter.
Poussée enfin par mille volontés suppliantes, elle vacille puis tombe, tombe...



... GLOUP !



Ce fut vraiment un très beau gloup, bien rond et bien sonore; on aurait pu dire, comme pour la musique de Mozart, que le silence qui suivit le gloup était encore du gloup... Le plus beau gloup jamais inventé par le meilleur des gloupiliculteurs de cette bonne ville de S...


* * *


C'est une soirée généreuse, claire et calme, de ces soirées qui semblent retenir le soleil et devoir rester lumineuses...
Monsieur Raoul promène sa longue silhouette sur le port en dégustant la douceur de ce soir d'automne. Dans son ombre immense, sa Louise l'accompagne.
Il remarque un gosse au regard délavé assis sur le quai jambes pendantes et qui de temps à autre jette un caillou dans l'eau noire. Il s'approche doucement.
— Bonsoir, petit.
— 'soir, m'sieur.
— Fais voir un peu tes cailloux, pitchoun?
Le gamin hésite, perplexe, coulant l'eau bleue de ses yeux sur ce grand bonhomme, ce grand vieux sec et perclus qui ne semble plus le voir. Il montre finalement une paume crasseuse.
Il reste quatre pierres, à l'évidence soigneusement choisies: elles sont toutes presque parfaitement rondes...



* * * * *














Pierre Carlow

Tuesday, February 09, 2010
5:20 PM

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Paul et Gertrude


PAUL et GERTRUDE





Un, deux, trois… cinq et demi-tour, un deux, trois… et demi tour ; environ huit cents aller-retours et deux heures de marche dans cette cellule grise qui ne pense pourtant à rien.
Ironie quand tu nous tiens ; tu sauves Paul de sa folie rampante, lui le reclus, le rebus de la sôôciété, condamné à huit ans ferme.
Pas à la simple prison, non : à la réclusion criminelle, ce n’est pas du tout la même chose ; il est seul, ce qui ne le gêne pas vraiment ; la solitude n’est rien, elle lui est une compagne facile.

Les seuls contacts de Paul sont rythmés, métronomisés impitoyablement par la tarentule administrative qui en a la « charge ». Petit déj, douche, promenade (trente minutes, sauf dimanches et jours fériés), bouffe, etc…
Petit à petit, il a développé la conviction que ce sont les mêmes secondes, les mêmes minutes, les mêmes heures qui servent et resservent chaque jour, chaque journée étant elle-même remise en service tous les matins. Il se dit bien que dehors beaucoup de gens fonctionnent ainsi.

La solitude, ça va : Paul peut peupler. Ce qui est dur, c’est l’isolement…Qui devient horrible quand Photo est de service.
La majorité des gardiens est plutôt sympathique, bonhomme et apathique…
Mais Photo, lui ! dans le genre comique à deux balles, grasseyant et fier de lui :
« J’me présente : Minolta, mais tu peux m’appeler Photo ; Minolta, photo, parce que j’suis maton… photo maton, quoi !! ». N’est pas véritablement méchant, mais lourd, lourd…

Déjà trois ans que Paul se farcit ce débile, qui constamment lui sert la même soupe, assaisonnée de la même vanne.

Pourtant aujourd’hui Paul est heureux ; il y a des cui cui dans les oreilles, du vent dans les poumons et des fourmis dans les jambes. Il y a grève du personnel ce qui bouleverse un tantinet le ronron quotidien : pas de cantine, donc sandwiches, pas de promenade et pas de Minolta.




Fameux, le sandwich : bœuf froid, moutarde, salade ; depuis bientôt trois ans qu’il pourrit ici, c’est la première fois que Paul peut savourer, assis sur son lit, les yeux à demi clos, sans ce parfum métallique qui enveloppe tout ce que la cantine sert.

Bercé par ses souvenirs de promenade dans les prés, avec Virginie, à qui il avait dû expliquer que la différence entre une vache et un taureau ne tenait pas strictement à la taille des cornes.

« Ecoute bien, Virginie : la vache a deux sous-produits : le lait et la bouse. Le lait, on en fait du beurre et du fromage, ça ne nous intéresse pas. Reste la bouse ; de deux choses l’une : soit elle tombe sur le pré, soit elle tombe sur le chemin. Sur le pré, elle se décompose, ça ne nous intéresse pas. Si elle tombe sur le chemin, de deux choses l’une : soit on marche dedans, soit on ne marche pas dedans. Si on ne marche pas dedans, on passe son chemin, ça ne nous intéresse pas. Si on marche dedans, de deux choses l’une : soit on s’en aperçoit, soit on ne s’en aperçoit pas.
Et si on s’en aperçoit, alors là, Virginie, on se dit : «  la vache a deux sous-produits, le lait, la bouse… »



Paul sort de ses rêves absurdes, attiré par un petit mouvement, à l’angle du mur .
Il y a une miette de son sandwich qui bouge, par terre. Il s’approche doucement et dans la pénombre distingue une fourmi qui remorque le débris.
Une fourmi… Paul est troublé ; au cœur de la mécanique confortable dans laquelle il s’était résigné à n’être qu’un rouage soumis, voici qu’il n’est plus tout seul. Timidement, il propose un doigt délicat comme barrage, et la petite fourmi grimpe sur sa main, abandonnant au sol l’énorme miette.

Le temps s’est alors arrêté, et la même seconde a servi longtemps, longtemps…

Paul, la bouche entrouverte bavant un bout de salade, fait jouer sa main tel un marionnettiste pour accompagner les courses affolées de la bestiole. Ce n’est pas une grosse fourmi méchante, rapide ou urticante ; juste une petite fourmi de lézarde, de cuisine. Une fourmi en prison, puisqu’elle est toute seule…
Enfin, il la repose à terre gentiment, pour l’observer interminablement charrier sa pitance vers une fente minuscule de la base du mur.

Le lendemain, la grève terminée, Minolta est revenu, avec sa bouffe avariée, sa blague idiote et son pain rassis. Paul n’a pas mis tout le sucre du sachet dans son yaourt.
Il a déposé avec soin quelques grains de sucre près de la fente. Et il a attendu, et elle est venue…

Après quelques jours de ce manège, devant la régularité des visites de sa fourmi, touché par sa facilité à grimper sur ses doigts, passionné par l’observation de l’insecte, Paul décida d’appeler sa fourmi Gertrude…





Quelque mois plus tard, il appelait :
« Gertrude ? »
… et celle-ci accourait, docile et curieuse. Et le temps est devenu élastique…
Amitié improbable entre une brute et une fourmi : tout l’esprit de Paul est occupé par Gertrude ; lui, le violeur abruti se transforme peu à peu en ami attentionné, prévenant. Il la nourrit, lui apprend des tours .
Au bout de dix-huit mois, Minolta écœuré et muté est parti faire profiter d’autres chanceux de la finesse de ses plaisanteries.
A chaque repas, Paul est fier de montrer sa Gertrude, qui devient l’attraction des gardiens ; son tour le plus remarqué est celui qui consiste à entrer dans l’oreille de son maître pour ressortir quelques minutes après par le nez ! Beaucoup de matons étaient certains que Paul avait deux fourmis…
Il lui racontait également des histoires, comme il faisait avec Virginie.

Des histoires de cigales, ou des histoires de poux :
« Chez les Papous, il y a les Papous papas et les Papous pas papas; il y a aussi les Papous à poux et les Papous pas à poux . Donc, il y a des Papous papas à poux, des Papous papas pas à poux, des Papous pas papas à poux, des Papous pas papas pas à poux. Mais chez les poux, il y a des poux papas et des poux pas papas… »
Et Gertrude semblait écouter, immobile sur le dos de la main, ou, les jours de chaleur, sortant juste ses minuscules antennes du nombril de Paul.

Trois étés plus tard, le sauvage est devenu mouton, exemplaire et apprécié de tous, détenu modèle qui, profitant de remises de peine se trouve aujourd’hui à la veille de sa libération conditionnelle. Il n’a pas peur et personne ne s’inquiète à son sujet : il n’est pas seul…


Paul serre Gertrude sur son cœur, dans une petite boîte d’allumettes cachée au fond de sa poche de poitrine.
Il a eu un peu de mal à l’y faire entrer.
« Allez viens, ma cocotte, tu verras comme on sera bien,
je te montrerai la ville,
la campagne ;
je te permettrai des fonds de placards,
des évacuations de baignoires,
des arrières de frigos
et même des coins à poubelles ;
on ira voir la mer,
et même des pique-niqueurs…
Non, sors de ma narine ! N’aie pas peur. Calme toi, là… ma belle, là… »

Levée d’écrou à onze heures ; le temps reprend sa marche brutalement. Quelques encouragements de circonstance, muni du pécule et de la valise cartonnée réglementaires, Paul se réveille dans la rue, ahuri. Le temps est doux, calme, début d’automne.

Les cinq premiers pas sont faciles, mais Paul a eu un mal fou à ne pas faire demi-tour. Un, deux, trois… cinq et …six ou plus, oui, dans la même direction ! La liberté !
Machinal, instinctif, il s’attable à la terrasse de l’inévitable bistrot d’en face, et commande un petit blanc sec…

Le sang de Paul se glace lorsque le garçon, qui n’était pas le même que celui auquel il avait passé commande, lui apporte son verre : celui-là, c’est Minolta tout craché !
« Voilà pour monsieur : un p’tit blanc sec ; toujours meilleur qu’un grand nègre mouillé ! »
Et le même humour, en plus… décidément.

Paul se relâche, tranquille, grâce à deux gorgées (du velours) et au passage d’une brunette fraîche comme une sauterelle de rosée, celles qui sont encore engourdies et que l’on peut attraper si facilement. Relents de vieux démons …

Un infime grattouillis le ramène soudain des rivages insalubres où s’égarait sa mémoire. Gertrude !
Il prélève délicatement du petit doigt une goutte de vin qu’il étale en virgule élégante sur le marbre de la table : faut pas qu’elle se noie. Il ouvre doucement la boîte d’allumettes, si près du liquide que la fourmi s’y plonge aussitôt avec une jouissance évidente.

Et Paul contemple, le menton entre les mains, serein, ému, étouffant de bonheur.
Le garçon passant près de lui, il lui fait signe :

« Dites, vous avez vu ?… »

Le loufiat s’approche, examine, l’œil blasé, et d’un pouce négligent écrase Gertrude.

Puis, essuyant rapidement la table :

« Ca, monsieur ? s’cusez moi… c’est juste une fourmi ! »














Pierre Carlow

Tuesday, February 09, 2010
5:18 PM

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Les cygnes de Noël


Les cygnes de Noël

Le Leitrim est un comté d’Irlande du Sud allongé sous ses frères prisonniers du Nord . Sa géographie est bizarre, ses montagnes Cuilcagh sauvages gardent au sein de leurs courbes placides les mille sources de la Shannon River, ce fleuve velléitaire qui réussit à parcourir presque trois cents kilomètres au ventre de l’île.
Près de Fenagh, comme abrité au Sud de ces collines pelées, un chapelet de lacs contribue à nourrir la rivière. Il y a le Drumlaheen (célèbre pour ses brochets), le Finagh, le Rowan et le minuscule Drumcollon.
Le paysage est sauvage, fait de vallons surprenants au creux desquels se lovent des nids de bruyères, dans de petits lacs de terre gagnés à force de bras patients : construire des murets de pierres semble avoir été la première occupation celtique.

Depuis l’été dernier , tout le monde remarque les jumelles Mc Farlane, leur beauté et leurs différences. Des parents Dublinois ont retapé une bicoque, stressés comme le sont maintenant tous les irlandais.
Orna est brune, raide, avec des yeux d’un bleu bizarre, car ils sont cerclés d’un adorable anneau noir. Elle fait croire qu’elle est une petite peste, en fait hyperémotive avec des larmes perlant toujours au creux des yeux lorsqu’elle parle. Orna te dit toujours ce qu’elle pense, mais va ensuite pleurer dans son coin.
Philomène est blonde éblouissante, sa tignasse ondoie jusque très bas dans son dos. Un regard doux, diminué et attendri par de petites lunettes rouges, débordant d’une douce tranquillité.
Mais elles se contentent d’être sœurs, jumelles, chacune troublante de sa particulière grâce, et de rigoler devant l’air incrédule des gens qui les croisent : des jumelles ?

Cet été, elles ont cavalé autour du Drumcollon Lake, Orna pataugeant et lançant des galets ricochant, Phil préférant compter les cygnes. Et chanter : le répertoire de Sineàd O’Connor.
Un soir tranquille du mois d’août, ses chants ne suffirent pas à retenir le troupeau des volatiles, qui s’en furent à tire de palmes vers un autre coin du lac, où un vieillard leur sifflait un drôle d’appel. Elle s’approcha doucement pour voir le bonhomme donner du pain aux cygnes.
Ce qui surprit Phil, c’est que notre homme ne lançait pas son pain : il le donnait délicatement, et le mâle, d’habitude si agressif, picorait dans sa main comme un vulgaire poulet. Ces dames ramassaient les miettes, comme il se doit.

Les salutations furent brèves, mais chaleureuses. Rory étant boiteux et débonnaire, sous sa casquette informe.

« Dis, monsieur, comment tu fais ? »

« Les cygnes, petite banshee, sont les rois des oiseaux ; il faut simplement savoir les respecter. Vois-tu le grand mâle, là ? C’est le roi du lac. Je ne suis que son bouffon. Quand mon père est mort il y a vingt ans, le lac était gelé. Et bien, pour lui qui avait nourri les cygnes toute sa vie, le lac était couvert d’oiseaux trompetant en chœur. Et quand la glace a fondu, des milliers de plumets duveteux flottaient encore. »

Et le bon Rory était remonté, avec sa patte folle et son plaisir d’en avoir raconté une bonne !
« Pourquoi tu m’appelles ta banshee ? » insiste Phil.

« Parce que tu en es une. La banshee, c’est une fée, et il y a deux versions : l’une est une méchante sorcière, qui vient ramasser violemment les âmes pour les torturer.
Mais toi, tu serais plutôt la deuxième version : celle que j’ai entendue auprès de ma grand-mère ; son chant était doux, et elle accompagnait les morts gentiment. »
Orna, surgie de nulle part, décréta :
« Elle chante, mais elle ne pleure pas ! »


* * * * * * * * ** * *



Orna marche devant, Philomène derrière. C’est toujours pareil depuis douze ans et cela ne changera jamais. Leurs souliers claquent en désordre sur la route.
Orna tient une flasque de whiskey négligemment par le goulot et la fait danser au gré de son vagabondage. Tous les deux pas, elle secoue sa frange ténébreuse, fière de ses cheveux si noirs et si raides, qui réfutent le bleu de ses yeux et qu’elle vient de couper pour ce Noël car elle veut accentuer ce qu’elle appelle son « charme latin ».
Phil s’applique au contraire à marcher droit, serrant sur son cœur une poche plastique, sa grande chevelure blonde ondoyant sous le vif vent du Nord.
« Tu vas la casser.... »
« Tu m’énerves ! Marche donc plus vite. »
Ainsi vont les jumelles Mc Farlane : se haïssant d’un tendre amour, elles sont toujours ensemble. Aussi éternelles que les murs de granit qui les guident vers le vieux Rory qu’elles ont connu l’été dernier.

Rory ouvre aux petites, s’efface sans rien dire. Il les attendait depuis le matin de cette veille de Noël. Toujours muet, il claudique pour touiller sa tourbe au petit âtre du salon. Ce grand bonhomme est vieux à ne plus savoir son âge, mais il sait encore parler aux enfants.
« Alors, ma banshee, qu’est-ce que tu me portes là ? »
Orna rétorque, venimeuse :
« Arrête de l’appeler comme ça, tu sais qu’elle n’aime pas !  »
Aussi jalouse que directe, Orna ne manque pas l’occasion de faire remarquer à Rory que celui-ci préfère sa sœur. Ce qui fait sourire le bonhomme.
Les sisters expliquent à Rory : Orna a apporté le whiskey pour le Père Noël : « Tu ne bois pas tout, dis, tu laisses un petit verre pour Santa Claus. » Phil découpe sa carotte en neuf morceaux qu’elle arrange sur une petite coupelle. « Une  pour chaque renne, et la neuvième juste en cas… ». Les fillettes arrangent le tout près de la cheminée, sous le regard amusé du vieux crabe.

Il leur rappelle gentiment que ces habitudes ne le regardent plus, qu’il se sent vieux et tellement perclus qu’il se contente dorénavant d’observer ses Noëls passer l’un après l’autre, et d’espérer le suivant.
Mais les gamines sont sûres d’elles : « Tu verras, Rory, le Père Noël viendra, c’est certain. »

«  Bon, on y va ? »

Rite immuable depuis l’été, il faut descendre au lac Drumcollon. Depuis la masure de Rory, ça fait à peine cent mètres en pente douce au milieu des bruyères craquantes de gel. Notre homme accompagne, boitant bas. A leur approche, la flottille des cygnes rame sec vers la berge, et le mâle dominant émet son vhorr soufflé, amiral suivi de ses femelles. Le lac Drumcollon est petit, carré, bordé de roselières accueillantes. C’est juste une flaque débonnaire de trois hectares à l’abri de tout vent. Phil distribue son pain, tandis qu’Orna s ‘éloigne…
Le nourrissage terminé, assise avec Rory sur la murette qui finit sa course dans l’eau, Phil range son sac dans sa poche.

« Dis-moi, Rory, pourquoi tu boites comme ça ? »

En 1920, son rôle avait été d’infiltrer les troupes loyalistes.
« Tu comprends, ma banshee, je voulais que mon peuple soit réuni… D’autres n’avaient rien compris. J’étais dans l’ I.R.A, pourtant des potes à moi m’ont senti comme un traître… Ils se sont trompés mais j’ai reçu la punition : une balle dans la rotule. Par mon propre beau-frère, en plus, ce crétin ! C’est très compliqué tout ça, et ça fait des dégâts, imagine : depuis soixante ans, je n’ai pas revu ma sœur Maeve… »
Tout en observant plus loin sa frangine s’exercer à des ricochets rageurs, Phil contemple le lac, compte les cygnes avec satisfaction : trois jeunes de l’été mêlent leurs plumes grisâtres aux adultes. Elle fredonne les Cranberries.

Another head hangs slowly
Child is slowly taken.
In your head, in your head…

Finalement, les yeux troublés de larmes, elle murmure : « Moi, j’y crois, au père Noël, et les cygnes aussi… et je ne suis pas une banshee ! »

Rory lui répète : la banshee n’est pas toujours une harpie miaulante . C’est aussi une jolie fée qui vient chanter ses pleurs attendrissants autour des maisons endeuillées. Elle a de longs cheveux blonds et reste éternellement à la recherche de son peigne. Voilà pourquoi les petites filles d’Irlande brossent leur tignasse.
Mais il s’abstient de livrer toute sa pensée : sa banshee vient de chanter, et de pleurer : il y a de la mort pas loin, se dit-il…
Sous une presque lune tous trois sont remontés vers la maisonnette, accompagnés par le drense des cygnes satisfaits.

Le lendemain, gavées de jambon, de dinde et de chou, les Mc Farlane sisters ont eu la permission de descendre chez Rory vers trois heures. Pour une fois, c’est Phil qui court devant. Orna a peur : « Tu sais, je l’aime trop. Il est si seul, il fait si froid… et puis, hier, tu as pleuré et j’ai entendu tout ce qu’il t’a dit.»

Devant la maison, il y a une voiture. Les filles hésitent, puis Orna se décide à frapper.

Rory leur ouvre et les fait entrer dans le salon tiède où ronflent deux choses : l’odorant feu de tourbe, et une petite vieille abandonnée dans sa sieste et dans le fauteuil de velours vert.
« Doucement, mesdemoiselles : c’est ma sœur, elle est arrivée ce matin. Son mari vient de mourir, étouffé par sa bêtise, sans doute… » glousse-t-il.

En descendant au lac, Orna répète tous les deux pas :
« Le Père Noël existe ! »
Phil chantonne :
« Je suis la banshee ! »

Et les cygnes ? Ils pagayent et trompettent, abandonnant quelques plumes neigeuses, derrière leur chef qui tousse des « gaoh ! » sonores.
Quant à Rory, s’il pouvait, il en oublierait de boiter.




Tuesday, February 09, 2010
5:17 PM

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Blog mis à jour le 25/05/2018 à 05:27:12



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