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Le journal d’un monstre


(de Richard Matheson)

X - aujourd’hui maman m’a appelé monstre. Tu es un monstre elle a dit. J’ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu’est-ce que c’est qu’un monstre.

Aujourd’hui de l’eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j’ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l’eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu l’eau et elle a rendu du sale. Je n’ai pas aimé.

Maman est jolie je sais. Ici dans l’endroit où je dors avec tout autour des murs qui font froid j’ai un papier. Il était pour être mangé par le feu quand il est enfermé dans la chaudière. Il y a dessus FILMS et VEDETTES. Il y a des images avec des figures d’autres mamans. Papa a dit qu’elles sont jolies. Une fois il l’a dit.

Et il a dit maman aussi. Elle si jolie et moi quelqu’un de comme il faut. Et toi regarde-toi il a dit et il avait sa figure laide de quand il va battre. J'ai attrapé son bras et j'ai dit tais-toi papa. Il a tiré son bras et puis il est allé loin où je ne pouvais pas le toucher.

Aujourd’hui maman m’a détaché un peu de la chaîne et j’ai pu aller voir dans la petite fenêtre. C’est comme ça que j’ai vu la terre boire l’eau de là-haut.

XX - Aujourd’hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l’ai regardé il fait rouge dans la cave.

Je pense que c’était l’église. Ils s’en vont de là-haut. Ils se font avaler par la grosse machine et elle roule et elle s’en va. Derrière il y a la maman petite. Elle est bien plus petite que moi. Moi je suis très grand. C’est un secret j’ai fait partir la chaîne du mur. Je peux voir quand je veux dans la petite fenêtre.

Aujourd’hui quand là-haut n’a plus été jaune j’ai mangé mon plat et j’ai aussi mangé des cafards. J’ai entendu des rires dans là-haut. J’aime savoir pourquoi il y a des rires. J’ai enlevé la chaîne du mur et je l’ai tournée autour de moi. J’ai marché sans faire de bruit jusqu'à l’escalier qui va là-haut. Il crie quand je vais dessus. Je monte en faisant glisser mes jambes parce que sur l’escalier je ne peux par marcher. Mes pieds s’accrochent au bois.

Après l’escalier j’ai ouvert une porte. C’est un endroit blanc comme le blanc qui tombe de là-haut quelquefois. Je suis entré et je suis resté sans faire de bruit. J’entendais les rires plus fort. J’ai marché vers les rires et j’ai ouvert un peu une porte et puis j’ai regardé. Il y avait les gens. Je ne vois jamais les gens c’est défendu de les voir. Je voulais être avec eux pour rire aussi.

Et puis maman est venue et elle a poussé la porte sur moi. La porte m’a tapé et j’ai eu mal. Je suis tombé et la chaîne a fait du bruit. J’ai crié. Maman a fait un sifflement en dedans d’elle et elle a mis sa main sur sa bouche. Ses yeux sont devenus grands.

Et puis j’ai entendu papa appeler. Qu’est-ce qui est tombé il a dit. Elle a dit : rien un plateau. Viens m’aider à le ramasser elle a dit. Il est venu et il a dit c’est donc si lourd que tu as besoin. Et puis il m’a vu et il est devenu laid. Il y a eu la colère dans ses yeux. Il m’a battu. Mon liquide a coulé d’un bras. Il a fait tout vert par terre. C’était sale.
Papa a dit : retourne à la cave. Je voulais y retourner. Mes yeux avaient mal de la lumière. Dans la cave, ils n’ont pas mal.
Papa m’a attaché sur mon lit. Dans là-haut, il y a eu des rires encore longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi. Je pensais à ce que papa a dit. Ohmondieu il a dit. Et il n’a que huit ans.

XXX - Aujourd’hui papa a remis la chaîne dans le mur. Il faudra que j’essaie de la refaire partir. Il a dit que j’avais été très méchant de me sauver. Ne recommence jamais il a dit ou je te battrai jusqu’au sang. Après ça j’ai très mal.
J’ai dormi toute la journée et puis j’ai posé ma tête sur le mur qui fait froid partir. J’ai pensé à l'endroit blanc de là-haut. J’ai mal.

XXXX - J’ai refait partir la chaîne du mur. Maman était dans là-haut. J’ai entendu des petits rires très forts. J’ai regardé dans la fenêtre. J’ai vu beaucoup de gens tout petits comme la maman petite avec aussi des papas petits.
Ils faisaient de bons bruits et ils couraient partout sur la terre. Leurs jambes allaient très vite. Ils sont pareils que papa et maman. Maman dit que tous les gens normaux sont comme ça.
Et puis un des papas petits m’a vu. Il a montré la petite fenêtre. Je suis parti et j’ai glissé le long du mur jusqu’en bas. Je me suis mis en rond dans le noir pour qu’ils ne me voient pas. Je les ai entendus parler à côté de la petite fenêtre et j’ai entendu les pieds qui couraient. Dans là-haut il y a eu une porte qui a tapé. J’ai entendu la maman petite qui appelait dans là-haut. Et puis j’ai entendu des gros pas et j’ai été vite sur mon lit. J’ai remis la chaîne dans le mur et je me suis couché par-devant.
J’ai entendu maman venir. Elle a dit tu as été à la fenêtre. J’ai entendu la colère. C’est défendu d’aller à la fenêtre, elle a dit. Tu as encore fait partir ta chaîne.
Elle a pris la canne et elle m’a battu. Je n’ai pas pleuré. Je ne sais pas le faire. Mais mon liquide a coulé sur tout le lit. Elle l’a vu et elle a fait un bruit avec sa bouche et elle est allée loin. Elle a dit ohmondieu mondieu pourquoi m’avez-vous fait ça ? J’ai entendu la canne tomber par terre. Maman a couru et elle est partie là-haut. J’ai dormi la journée.

XXXXX - Aujourd’hui il y a eu l’eau une autre fois. Maman était là-haut et j’ai entendu la maman petite descendre l’escalier tout doucement. Je me suis caché dans le bac à charbon parce que maman aurait eu la colère si la maman petite m’avait vu.
Elle avait une petite bête vivante avec elle. Elle avait des oreilles pointues. La maman petite lui disait des choses.
Et puis il y a eu que la bête vivante m’a senti. Elle a couru dans le charbon et elle m’a regardé. Elle a levé ses poils. Elle a fait un bruit en colère avec ses dents. J’ai sifflé pour la faire partir mais elle a sauté sur moi.
Je ne voulais pas lui faire de mal. J’ai eu peur parce qu’elle m’a mordu encore plus fort que les rats. Je l’ai attrapé et la maman petite a crié. J’ai serré la bête vivante très fort. Elle a fait des bruits que je n’avais jamais entendus. Et puis je l’ai lâchée. Elle était toute écrasée et toute rouge sur le charbon.
Je suis resté caché quand maman est venue et m’a appelé. J’avais peur de la canne. Et puis elle est partie. Je suis sorti et j’ai emporté la bête. Je l’ai cachée dans mon lit et je me suis couché dessus. J’ai remis la chaîne dans le mur.

X - Aujourd’hui est un autre jour. Papa a mis la chaîne très courte et je ne peux pas m’en aller du mur. J’ai mal parce qu’il m’a battu. Cette fois j’ai fait sauter la canne de ses mains et puis j’ai fait mon bruit. Il s’est sauvé loin et sa figure est devenue toute blanche. Il est parti en courant de l’endroit où je dors et il a fermé la porte à clef.
Je n’aime pas. Toute la journée il y a les murs qui font froid. La chaîne met longtemps à partir. Et j’ai une très mauvaise colère pour papa et maman. Je vais leur faire voir. Je vais faire la même chose que l’autre fois.
D’abord je ferai mon cri et je ferai des rires. Je courrai après les murs. Après je m’accrocherai la tête en bas par toutes mes jambes et je rirai et je coulerai vert de partout et ils seront très malheureux d’avoir été méchants avec moi.
Et puis s’ils essaient de me battre encore, je leur ferai du mal comme j’ai fait à la bête vivante. Je leur ferai très mal.

Richard Matheson

samedi 27 septembre 2008
09:03

Auteur : Richard Matheson

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nouvelle de Richard Matheson
(traduit par René Lathière)

Le paquet était déposé sur le seuil : un cartonnage cubique clos par une simple bande gommée, portant leur adresse en capitales écrites à la main : Mr. et Mrs. Arthur Lewis, 217E 37ème Rue, New York. Norma le ramassa, tourna la clé dans la serrure et entra. La nuit tombait.
Quand elle eut mis les côtelettes d'agneau à rôtir, elle se confectionna un martini-vodka et s'assit pour défaire le paquet.
Elle y trouva une commande à bouton fixée sur une petite boîte en contre-plaqué. Un dôme de verre protégeait le bouton. Norma essaya de l'ôter, mais il était solidement assujetti. Elle renversa la boîte et vit une feuille de papier pliée, collée avec du scotch sur le fond de la caissette. Elle lut ceci : Mr. Stewart se présentera chez vous ce soir à vingt heures.
Norma plaça la boîte à côté d'elle sur le sofa. Elle savoura son martini et relut en souriant la phrase dactylographiée.
Peu après, elle regagna la cuisine pour éplucher la salade.

A huit heures précises, le timbre de la porte retentit. "J'y vais", déclara Norma. Arthur était installé avec un livre dans la salle de séjour.
Un homme de petite taille se tenait sur le seuil. Il ôta son chapeau. "Mrs. Lewis ?" s'enquit-il poliment.
"C'est moi."
"Je suis Mr. Steward."
"Ah ! bien." Norma réprima un sourire. Le classique représentant, elle en était maintenant certaine.
"Puis-je entrer ?"
"J'ai pas mal à faire", s'excusa Norma. "Mais je vais vous rendre votre joujou." Elle amorça une volte-face.
"Ne voulez-vous pas savoir de quoi il s'agit ?"
Norma s'arrêta. Le ton de Mr. Steward avait été plutôt sec.
"Je ne pense pas que ça nous intéresse", dit-elle.
"Je pourrais cependant vous prouver sa valeur."
"En bons dollars ?" riposta Norma.
Mr. Steward hocha la tête. "En bons dollars, certes."
Norma fronça les sourcils. L'attitude du visiteur ne lui plaisait guère. "Qu'essayez-vous de vendre ?" demanda-t-elle.
"Absolument rien, madame."
Arthur sortit de la salle de séjour. "Une difficulté ?"
Mr. Steward se présenta.
"Ah ! oui, le ..." Arthur eut un geste en direction du living. Il souriait. "Enfin, de quel genre de truc s'agit-il ?"
"Ce ne sera pas long à expliquer", dit Mr. Steward. "Puis-je entrer ?"
"Si c'est pour vendre quelque chose ..."
Mr. Steward fit non de la tête. "Je ne vends rien."
Arthur regarda sa femme. "A toi de décider", dit-elle.
Il hésita puis : "Après tout, pourquoi pas ?"
Ils entrèrent dans la salle de séjour et Mr. Steward prit place sur la chaise de Norma. Il fouilla dans une de ses poches et présenta une enveloppe cachetée. "Il y a là une clé permettant d'ouvrir le dôme qui protège le bouton", expliqua-t-il. Il posa l'enveloppe à côté de la chaise. "Ce bouton est relié à notre bureau."
"Dans quel but ?" demanda Arthur.
"Si vous pressez le bouton, quelque part dans le monde, en Amérique ou ailleurs, un être humain que vous ne connaissez pas mourra. Moyennant quoi vous recevrez cinquante mille dollars."
Norma regarda le petit homme avec des yeux écarquillés. Il souriait toujours.
"Où voulez-vous en venir ?" exhala Arthur.
Mr. Steward parut stupéfait. "Mais je viens de vous le dire", susurra-t-il.
"Si c'est une blague, elle n'est pas de très bon goût !"
"Absolument pas. Notre offre est on ne peut plus sérieuse."
"Mais ça n'a pas de sens !" insista Arthur. "Vous voudriez nous faire croire ..."
"Et d'abord, quelle maison représentez-vous ?" intervint Norma.
Mr. Steward montra quelque embarras. "C'est ce que je regrette de ne pouvoir vous dire", s'excusa-t-il. "Néanmoins, je vous garantis que notre organisation est d'importance mondiale."
"Je pense que vous feriez mieux de vider les lieux", signifia Arthur en se levant.
Mr. Steward l'imita. "Comme il vous plaira."
"Et de reprendre votre truc à bouton."
"Etes-vous certain de ne pas préférer y réfléchir un jour ou deux ?"
Arthur pris la boîte et l'enveloppe et les fourra de force entre les mains du visiteur. Puis il traversa le couloir et ouvrit la porte.
"Je vous laisse ma carte", déclara Mr. Steward. Il déposa le bristol sur le guéridon à côté de la porte.
Quand il fut sorti, Arthur déchira la carte en deux et jeta les morceaux sur le petit meuble. "Bon Dieu !" proféra-t-il.
Norma était restée assise dans le living. "De quel genre de truc s'agissait-il en réalité, à ton avis ?"
"C'est bien le cade de mes soucis !" grommela-t-il.
Elle essaya de sourire, mais sans succès. "Ca ne t'inspire aucune curiosité ?"
Il secoua la tête. "Aucune."
Une fois qu'Arthur eut repris son livre, Norma alla finir la vaisselle.

"Pourquoi ne veux-tu plus en parler ?" demanda Norma.
Arthur, qui se brossait les dents, leva les yeux et regarda l'image de sa femme reflétée par le miroir de la salle de bains.
"Ca ne t'intrigue donc pas ?" insista-t-elle.
"Dis plutôt que ça ne me plaît pas du tout."
"Oui, je sais, mais..." Norma plaça un nouveau rouleau dans ses cheveux. "Ca ne t'intrigue pas quand même ? Tu penses qu'il s'agit d'une plaisanterie ?" poursuivit-elle au moment où ils gagnaient leur chambre.
"Si c'en est une, elle est plutôt sinistre."
Norma s'assit sur son lit et retira ses mules. "C'est peut-être une nouvelle sorte de sondage d'opinion."
Arthur haussa les épaules. "Peut-être."
"Une idée de millionnaire un peu toqué, pourquoi pas ?"
"Ca se peut."
"Tu n'aimerais pas savoir ?"
Arthur secoua la tête.
"Mais pourquoi ?"
"Parce que c'est immoral", scanda-t-il.
Norma se glissa entre les draps. "Eh bien, moi je trouve qu'il y a de quoi être intrigué."
Arthur éteignit, puis se pencha vers sa femme pour l'embrasser. "Bonne nuit, chérie".
"Bonne nuit." Elle lui tapota le dos.
Norma ferma les yeux. Cinquante mille dollars, songeait-elle.

Le lendemain, en quittant l'appartement, elle vit la carte déchirée sur le guéridon. D'un geste irraisonné, elle fourra les morceaux dans son sac. Puis elle ferma la porte à clé et rejoignit Arthur dans l'ascenseur.
Plus tard, profitant de la pause-café, elle sorti les deux moitiés de bristol et les assembla. Il y avait simplement le nom de Mr. Steward et son numéro de téléphone.
Après le déjeuner, elle prit encore une fois la carte déchirée et la reconstitua avec du scotch. Pourquoi est-ce que je fais ça ? se demanda-t-elle.
Peu avant cinq heures, elle composait le numéro.
"Bonjour", modula la voix de Mr. Steward.
Norma fut sur le point de raccrocher, mais passa outre. Elle s'éclaircit la voix. "Je suis Mrs. Lewis", dit-elle.
"Mrs. Lewis, parfaitement." Mr. Steward semblait fort bien disposé.
"Je me sens curieuse."
"C'est tout naturel", convint Mr. Steward.
"Notez que je ne crois pas un mot de ce que vous nous avez raconté."
"C'est pourtant rigoureusement exact", articula Mr. Steward.
"Enfin, bref..." Norma déglutit. "Quand vous disiez que quelqu'un sur Terre mourrait, qu'entendiez-vous par là ?"
"Pas autre chose, Mrs. Lewis. Un être humain, n'importe lequel. Et nous vous garantissons même que vous ne le connaissez pas. Et aussi, bien entendu, que vous n'assisteriez même pas à sa mort."
"En échange de cinquante mille dollars", insista Norma.
"C'est bien cela."
Elle eut un petit rire moqueur. "C'est insensé."
"Ce n'en est pas moins la proposition que nous faisons. Souhaitez-vous que je vous réexpédie la petite boîte ?"
Norma se cabra. "Jamais de la vie !" Elle raccrocha d'un geste rageur.

Le paquet était là, posé près du seuil. Norma le vit en sortant de l'ascenseur. Quel toupet ! songea-t-elle. Elle lorgna le cartonnage sans aménité et ouvrit la porte. Non, se dit-elle, je ne le prendrai pas. Elle entra et prépara le repas du soir.
Plus tard, elle alla avec son verre de martini-vodka jusqu'à l'antichambre. Entrebâillant la porte, elle ramassa le paquet et revint dans la cuisine, où elle le posa sur la table.
Elle s'assit dans le living, buvant son cocktail à petites gorgées, tout en regardant par la fenêtre. Au bout d'un moment, elle regagna la cuisine pour s'occuper des côtelettes. Elle cacha le paquet au fond d'un des placards. Elle se promit de s'en débarrasser dès le lendemain matin.

"C'est peut-être un millionnaire qui cherche à s'amuser aux dépens des gens", dit-elle.
Arthur leva les yeux de son assiette. "Je ne te comprends vraiment pas."
"Enfin, qu'est-ce que ça peut bien signifier ?"
"Laisse tomber", conseilla-t-il.
Norma mangea en silence puis, tout à coup, lâcha sa fourchette. "Et si c'était une offre sérieuse ?"
Arthur la dévisagea d'un oeil effaré.
"Oui. Si c'était une offre sérieuse ?"
"Admettons. Et alors ?" Il ne semblait pas se résoudre à conclure. "Que ferais-tu ? Tu reprendrais cette boîte, tu presserais le bouton ? Tu accepterais d'assassiner quelqu'un ?"
Norma eut une moue méprisante "Oh ! Assassiner ..."
"Et comment donc appellerais-tu ça, toi ?"
"Puisqu'on ne connaîtrait même pas la personne ?" insista Norma.
Arthur montra un visage abasourdi. "Serais-tu en train d'insinuer ce que je crois deviner ?"
"S'il s'agit d'un vieux paysan chinois à quinze mille kilomètres de nous ? Ou d'un nègre famélique du Congo ?"
"Et pourquoi pas plutôt un bébé de Pennsylvanie ?" rétorqua Arthur. "Ou une petite fille de l'immeuble voisin ?"
"Ah ! voilà que tu pousses les choses au noir."
"Où je veux en venir, Norma, c'est que peu importe qui serait tué. Un meurtre reste un meurtre."
"Et où je veux en venir, moi, c'est que s'il s'agit d'un être que tu n'as jamais vu et que tu ne verras jamais, d'un être dont tu n'aurais même pas à savoir comment il est mort, tu refuserais malgré tout d'appuyer sur le bouton ?"
Arthur regarda sa femme d'un air horrifié. "Tu veux dire que tu accepterais, toi ?"
"Cinquante mille dollars, Arthur."
"Qu'est-ce que ça vient ..."
"Cinquante mille dollars, Arthur", répéta Norma. "La chance pour nous de faire ce voyage en Europe dont nous avons toujours parlé."
"Norma."
"La chance pour nous d'avoir notre pavillon en banlieue."
"Non, Norma." Athur pâlissait. "Pour l'amour de Dieu, non !"
Elle haussa les épaules. "Allons, calme-toi. Pourquoi t'énerver ? Je ne faisais que supposer."
Après le dîner, Arthur gagna le living. Au moment de quitter la table, il dit : "Je préférerais ne plus en discuter, si tu n'y vois pas d'inconvénient."
Norma fit un geste insouciant. "Entièrement d'accord."

Elle se leva plus tôt que de coutume pour faire des crêpes et des oeufs au bacon à l'intention d'Arthur.
"En quel honneur ?" demanda-t-il gaiement.
"En l'honneur de rien." Norma semblait piquée. "J'ai voulu en faire, rien de plus."
"Bravo", apprécia-t-il. "Je suis ravi."
Elle lui remplit de nouveau sa tasse. "Je tenais à te prouver que je ne suis pas ..." Elle s'interrompit avec un geste désabusé.
"Pas quoi ?"
"Egoïste."
"Ai-je jamais prétendu ça ?"
"Ma foi ... hier soir ..."
Arthur resta muet.
"Toute cette discussion à propos du bouton", repris Norma. "Je crois que ... bref, que tu ne m'as pas comprise .."
"Comment cela ?" Il y avait de la méfiance dans la question d'Arthur.
"Je crois que tu t'es imaginé ..." (nouveau geste vague) "que je ne pensais qu'à moi seule."
"Oh !"
"Et c'est faux."
"Norma, je ..."
"C'est faux, je le répète. Quand j'ai parlé du voyage en Europe, du pavillon ..."
"Norma ! Pourquoi attacher tant d'importance à cette histoire ?"
"Je n'y attache pas d'importance." Elle s'interrompit, comme si elle avait du mal à trouver son souffle, puis : "j'essaie simplement de te faire comprendre que ..."
"Que quoi ?"
"Que si je pense à ce voyage, c'est pour nous deux. Que si je pense à un pavillon, c'est pour nous deux. Que si je pense à un appartement plus confortable, à des meubles plus beaux, à des vêtements de meilleure qualité, c'est pour nous deux. Et que si je pense à un bébé, puisqu'il faut tout dire, c'est pour nous deux toujours !"
"Mais tout cela, Norma, nous l'aurons."
"Quand ?"
Il la regarda avec désarroi. "Mais tu ..."
"Quand ?"
"Alors, tu ..." Arthur semblait céder du terrain. "Alors, tu penses vraiment ..."
"Moi ? Je pense que si des gens proposent ça, c'est dans un simple but d'enquête ! Ils veulent établir le pourcentage de ceux qui accepteraient ! Ils prétendent que quelqu'un mourra, mais uniquement pour noter les réactions ... culpabilité, inquiétude, que sais-je ! Tu ne crois tout de même pas qu'ils iraient vraiment tuer un être humain, voyons ?"
Arthur resta muet. Elle vit ses mains trembler. Il y eut un instant de silence, puis il se leva et sortit de la cuisine.
Quand il fut parti à son travail, Norma était toujours assise, les yeux fixés sur sa tasse vide. Je vais être en retard songea-t-elle. Elle haussa les épaules. Quelle importance, après tout ? La place d'une femme est au foyer, et non dans un bureau.
Alors qu'elle rangeait la vaisselle, elle abandonna brusquement l'évier, s'essuya les mains et sortit le paquet du placard. L'ayant défait, elle posa la petite boîte sur la table. Elle resta longtemps à la regarder avant d'ouvrir l'enveloppe contenant la clé. Elle ôta le dôme de verre. Le bouton, véritablement, la fascinait. Comme on peut être bête ! songea-t-elle. Tant d'histoire pour un truc qui ne rime à rien.
Elle avança la main, posa le bout du doigt ... et appuya. Pour nous deux, se répéta-t-elle rageusement.
Elle ne put quand même s'empêcher de frémir. Est-ce que, malgré tout ? ... Un frisson glacé la parcourut.
Un moment plus tard, c'était fini. Elle eut un petit rire ironique. Comme on peut être bête ! Se monter la tête pour des billevesées !
Elle jeta la boîte à la poubelle et courut s'habiller pour partir à son travail.

Elle venait de mettre la viande du soir à griller et de se préparer son habituel martini-vodka quand le téléphone sonna. Elle décrocha.
"Allô ?"
"Mrs. Lewis ?"
"C'est elle-même."
"Ici l'hôpital de Lenox Hill."
Elle crut vivre un cauchemar à mesure que la voix l'informait de l'accident survenu dans le métro : la cohue sur le quai, son mari bousculé, déséquilibré, précipité sur la voie à l'instant même où une rame arrivait. Elle avait conscience de hocher la tête, mécaniquement, sans pouvoir s'arrêter.
Elle raccrocha. Alors seulement elle se rappela l'assurance-vie souscrite par Arthur : une prime de 25 000 dollars, avec une clause de double indemnité en cas de ...
"Non !" Elle eut l'impression que le souffle allait lui manquer. Elle se leva en chancelant, regagna la cuisine. Une couronne de glace lui serrait le crâne quand elle rechercha la petite boîte dans la poubelle. On ne voyait ni clous ni vis. Impossible de comprendre comment les faces étaient assemblées.
Alors elle fracassa la boîte contre le bord de l'évier. Elle frappa à coups redoublés, de plus en plus fort, jusqu'à ce que le bois eut éclaté. Elle arracha les débris, insensible aux coupures qu'elle se faisait. La caissette ne contenait rien. Aucun transistor, pas de moindre fil. Elle était vide.

Quand le téléphone sonna, Norma suffoqua comme une personne qui ne noie. Elle vacilla jusqu'au living-room, saisit le récepteur.
"Mrs. Lewis ?" articula doucement Mr. Steward.
Etait-ce bien sa voix à elle qui hurlait ainsi ? Non, impossible !
"Vous m'aviez dit que je ne connaîtrais pas la personne qui devait mourir !"
"Mais, chère madame", objecta Mr. Steward, "croyez-vous vraiment que vous connaissiez votre mari ?".

Richard Matheson

samedi 27 septembre 2008
08:53

Auteur : Richard Matheson

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L'amante religieuse


"puisque je n'ai pu te chasser ni te haïr, reçois mes honneurs secrets"

Un jour (ce n'est pas pour demain) on apprendra l'Histoire, telle qu'aux Sabbats les sorcières la racontent aux apprentis, soucieux de boire dans le vertige des vérités ; telle que moi-même je l'ai apprise ; telle que j'ai juré de la reproduire ; telle que vous devez la connaître a posteriori.

la voici :

Lui, était un brave maréchal, couvert de gloire et de richesses.

Elle, une gentille paysanne vaguement illuminée.

Ils n'auraient jamais dû se rencontrer, puisque tout les séparait.

C'est peut être pour cela qu'ils se sont trouvés. Une émouvante histoire d'amour en somme.

Ils furent chargés d'un même travail, et leur rencontre merveilleuse marqua le commencement d'une passion aussi splendide que méconnue.

Mais il est dit qu'il n'y a pas d'amour heureux. Et un jour, signalé avec une pierre très noire dans les annales du crime, elle fut trahie et livrée honteusement à ses bourreaux.

Lui, désespéré, essaya de la délivrer. Mais en vain. Elle fut assassinée, sous les yeux impuissants de son amant.

Il jura longtemps de se venger. Mais le temps mitige toujours une partie des chagrins, et il devint seulement un excellent chrétien. Les paroles sacrées de l'évangile furent les siennes :

"laissez venir à moi les petits enfants".

Ils sont venus, nombreux, à son sombre et magnifique château. Et ils se trouvèrent si bien qu'ils ne repartirent jamais.

Mais tout en s'occupant de ses hôtes, il n'arriva pas à oublier sa douce, unique amie. Parce qu'ils s'étaient aimés de toute la fureur de leur passion, de toute la passion d'une rencontre qui avait le goût des amours marquées par l'impossible. Parce qu'ils ont gémi de volupté, entrelacés, maintes fois, tandis que la nuit couvait leurs étreintes à l'ombre des batailles gagnées et des futures victoires. Jamais homme et femme ne s'étaient mieux compris, mieux complétés dans leur parfaite dissemblance.

Oui, je sais bien qu'elle est morte pucelle, on ne se lasse pas de nous le répéter. Mais, pourquoi pas ? les voies du Seigneur ne sont-elles pas multiples ?

Nelly Kaplan

dimanche 4 mai 2008
08:51

Auteur : Nelly Kaplan

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la 8ème femme de Barbe Blanche (*)



Elle a toujours aimé les esquimaux. Récemment encore elle s’en était délectée dans une salle obscure, s’en pourléchant les babines à s’en humecter les yeux. Le film qu’elle était allée voir n’était pas récent, mais pour arriver au Pôle Nord, il en avait fait du chemin. Elle n’a pas hésité quand elle a vu le programme de cette semaine là : “Le Père Noël est une ordure”. Imaginez qu’elle y a couru, d’autant qu’elle connaissait bien le sujet !
Elle était déjà en froid avec lui , c’était même glacial, à la limite de transes sibériennes.

Lui, toujours par monts et par vaux, la délaissait. Elle disait de lui qu’il était vieux,bedonnant, inconditionnellement affublé de son habit rouge, sans jamais s’en parfumer. Lui ne l’honorait plus, lassé de l’entendre évoquer ses migraines.Il avait pris le parti de l’ignorer et se complaisait dans un médiocre quotidien sentimental. Pourtant elle n’était sa septième épouse que depuis deux ans, relativement guillerette , d’aucuns diront même sexy et n’avait que 70 ans !

Ah ! un esquimau, elle aimerait en goûter un pour de vrai. Elle n’hésita pas lorsque Seppo, un Same de 50 ans lui fit des avances sur le site de rencontres “pole-position”. Un premier rendez-vous, un coup de foudre réciproque, une première fugue avec ce lapon, pongiste de renom, sportif bien conservé. Ses escapades, de plus en plus nombreuses débouchèrent rapidement sur une rupture.

“l’Echo des Icebergs” dans un entrefilet discret (pour ménager les éventuelles retombées économiques), reprit une partie du jugement de divorce : “Il résulte de l’enquête et de la contre-enquête que l’épouse assignée a fait preuve d’une vie dissolue, et prononce le divorce à ses torts exclusifs”. La réputation du Père Noël était sauve.

Il en riait bien Papa Noël, enfin libre ! à lui la belle vie, la chasse allait pouvoir recommencer. Il utilisa, pour l’avoir vue faire, le même procédé que son ex.
C’était en juillet, un mois creux avant la course haletante et les affres des délais à tenir. Utilisant un moteur de recherches il tomba sur une liste immensément fournie de sites de rencontres. Le choix était difficile, mais il se décida pour “le cercle Paul erre” qui semblait adapté à son flottement actuel. Il était d’autant plus approprié qu’il proposait un nombre fabuleux d’annonces venant d’Afrique Noire. Oui ! Papa Noël lui aussi avait un fantasme, une Mère Noël différente de toutes celles qu’il avait connues jusqu’alors.

Là-bas, au Gabon, en pays orungu, sur la lagune, tout près de Port-Gentil, Miroska, une jeunette de 50 ans n’en pouvait plus d’attendre. Elle avait pourtant bien vu, elle pouvait même le dire, que son destin allait changer bientôt. Même que son ex, Monsieur Mir avec qui elle avait gardé des relations confortables, le lui avait confirmé.

Est-ce d’avoir lu Michelet qui lui donnait cette belle vision d’avenir ou ses dons divinatoires ?

“.... Des brumes violettes, mais assez transparentes pour voir les étoiles à travers.Un grand arc lumineux apparaît , les deux pieds posés sur le sombre horizon.....voilà que dans l'arc majestueux d'un jaune pâle, dans sa paisible ascension, éclate comme une effervescence ...” etc...

Elle savait maintenant, que la voie s’ouvrait inéluctablement . Son aïeule, ridée, édentée, mais toujours aussi affectueuse le lui avait prédit également.

vendredi 6 janvier 2006
21:01

Auteur : basil

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Blog mis à jour le 08/01/2009 à 10:05:43



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