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Nisrine - 2201143 Publié le 19/11/2007 à 13:12  LE FILS DU DOUAR J’ai fais mes premiers pas aux pieds de ces vertes montagnes Dans ces vastes champs en pleine campagne Là où le regard se promène sur l’étendu de la vaste plaine Un tableau éblouissant s’étendant aux pieds de la célèbre chaîne Là où coule, Sebou, le grand fleuve Dernier refuge du Lion de l’Atlas et bastion de la louve Penser à ma terre natale réchauffe mon cœur et mon corps Là où la nature est vierge et saine encore. Mon petit douar natal est situé aux pieds des montagnes du Moyen Atlas Nord (Maroc), à une vingtaine de kilomètre à vol d’oiseau de la ville de Fès. Dans ce douar presque isolé, personne ne s’ennuie de trouver le temps long et parfois insupportable, où le travail n’a pas de fin même si la vie semblait se ralentir de rythme jusqu’à tomber en hibernation par ses longues soirées d’hiver au cours desquelles toutes les familles se tenaient tranquillement assises près du feu comme dans les temps de la préhistoire, ou autour des lampes à gaz comme ces papillons nocturnes folâtres attirés par les lueurs lumineuses d’une bougie, se félicitant de vivre sans haine, sans inquiétude, en bon voisinage et surtout en grande famille sans trop espérer autre chose sinon travailler la terre ou élever le bétail jusqu’à y vivre presque à l’écart de l’autre. Ici, il y a de là, bien des siècles que la terre faisait vivre aussi bien les hommes que le bétail. Tout le monde s’efforçait à ce que la mémoire populaire conserve cette tradition et cette culture. C’était avec une énorme joie de cœur, une passion et un effort inégales que les petits paysans du douar travaillaient les champs en plein hiver sans se plaindre du grand froid glacial, ni se lasser de passer les dures journées d’été à moissonner manuellement leur récolte d’orge, de maïs ou de blé. Une lutte acharnée pour la vie et la survie menée courageusement avec toute une multitude d’outils traditionnelles telle la faucille pour la moisson l’été, la pioche, la houe…. Les femmes passaient leur peu de temps de repos assises à même le sol sous un soleil strident à s’épouiller les uns les autres, se livrant à une chasse sans pitié à ses parasites qui sucent leur sang en les écrasant avec leur deux majeurs, une chasse devenue pour elles un rite de propreté et de loisir. Pour nous les enfants, c’était une perte de temps à rester tête baissée devant nos mères pour le même rituel. Pour nous obliger à participer à cet étrange rituel, elles nous disaient que celui qui laisse les poux se multiplier sans sa chevelure, ces dernières, après être accrochées les unes aux autres en faisant un longue queue, pourront nous tirer et nous jeter dans le grand fleuve « Sebou » distant à peine d’une douzaine de kilomètres. Notre petit douar «Lhoud» est composé essentiellement d’une dizaine de maisons habitées par notre grand-père et les familles de cinq oncles paternels dont trois étaient déjà partis travailler à l’étranger, dépendant de la tribu mère Aït Khlifa situé non loin de là au Nord. Dans cet environnement, un enfant se convertit automatiquement en berger une fois qu’il a appris à siffler un chien, courir sans trébucher, chanter un air berbère, manier bien une houlette et à pousser des hues aux moutons ou aux vaches; et même une fois arrivé à l’âge de l’école, l’enfant est devenu élève – berger, parce que pendant les vacances ou les jours fériés, il devait conduire le troupeau au pâturage. La période de mon enfance est nourrie de toutes les joies mêlées à de rares moments de chagrin, de toutes les sensations vilaines et agréables dont certaines sont restées ancrées dans ma mémoire. Malgré mon âge encore tendre, j’avais toujours eu les idées éclairées et une lueur de bon sens qui ne m’ont jamais laissé contrarier quelqu’un de mes proches. Ayant moins de cinq ans, avec une mémoire encore fraîche, sans repère du sens de vie, tantôt heureux tantôt triste, des évènements me marquèrent et devenaient ineffaçables de mon esprit. Ayant reçu la nouvelle de l’invasion israélienne des territoires arabes de Palestine de la bouche de mes aînés, mon cœur se mit aussitôt à battre de peur et d’angoisse. Pour moi, c’était la première sensation de peur de l’inconnu. J’étais persuadé que les juifs envahisseurs et encerclaient même notre petit douar, car le monde me paraissait limité au seul domaine qui nous entourait. Je ne connaissais rien encore de la nature de ces envahisseurs. Sont-ils des humains ou des bêtes ? Des terriens ou des extraterrestres ? Mon corps tremblant de peur, je me hâte à aller l’annoncer à ma mère qui était entrain de mêler de la farine d’orge à celle du blé pour préparer le pain. A ma grande surprise, la réaction de ma mère était d’une indifférence remarquable. Il paraît que cette nouvelle était pour elle sans intérêt. On désobéissait rarement, mes deux frères et moi, à ma mère, à participer aux travaux domestiques. Je gardais notre unique vache dans le pâturage, ou je devais porter, toute petite, ma sœur «Mahjouba» sur mon dos pendant de longues heures pour la faire taire. Il lui arrivait souvent de me mouiller le dos pendant qu’elle dormait. Mon frère aîné «Khyyi Mohnd» devait partir, quand il n’est pas allé à l’école, chercher de l’eau du puit d’Aït Tanout loin de presque un kilomètre vers l’Ouest. Note mère était très éprouvée par le soin de veiller toute seule et sans vaines aux besoins de notre petite famille à cause du départ du père pour travailler en France, et qui n’est présent entre nous qu’un mois dans l’année, généralement le mois d’Août. Notre maison était composée de deux chambres construites en pierres, l’une avec une toiture en béton armé, l’autre en zinc. Cette dernière chambre est utilisée à la fois comme cuisine et salle à manger. La cuisine était installée dans un coin, composée essentiellement des étagères en bois comportant une série limitée de bols, d’assiettes, de verres... Dans l’autre chambre. Seul un long tapis en fils de palmier sauvage sur lequel on disposait une grande couverture en laine était étalé sur le sol, des matelas en laines de mouton de diverses couleurs des couvertures servaient de couverture à la petite famille qui dormait chaque nuit côté à côte. A la compagne, la tombée de la nuit me fascinait plus qu’elle ne me causait d’angoisse. Parfois je me sentais mystérieux, obscure, capable de demeurer pendant des heures et des heures là, assis sur une pierre, à quelques pas de la maison, complètement absorbé dans mes considérations lointaines, laissant mon regard envoûté errer dans l’infini d’un beau ciel orné d’étoiles qui brillaient au lointain comme des diamants. Mes méditations ne sont perturbées que par l’haleine d’entendre un âne braire de toutes ses forces ses «hi-hans», ou de sentir quelqu’un venir me chercher mais non sans me pincer méchamment. Parfois, de la terrasse de notre maison, j’observais l’immense paysage fabuleux plein de verdure s’étendant jusqu’aux pieds des montages du Moyen Atlas nord. Arrivé le printemps, alors que la nature éveillée renaissait au jour le jour de son profond sommeil hibernal, les plantes repoussaient en silence, les fleurs s’épanouissaient joliment, les arbres fruitiers verdoyaient dans les vergers. Un beau temps printanier se faisait apparaître sous un soleil gai, frais et brillant, dans un ciel bleu sans nuages. C’est ma saison préférée ! Je me sentais bon pour la rigolade et la chasse tantôt des papillons à l’aide d’un éventail que j’avais confectionné de toutes pièces, tantôt des colombes sauvages qui échappaient rarement à mes pièges. Je m’exerçais tout jeune à la chasse de tout genre d’oiseaux. A me voir à cheval sur les branches d’un olivier, saisi d’une curiosité telle à entendre le gazouillement d’une nuée de sansonnets et de moineaux qui se perchaient en masse sur la cime de l’arbre pendant que d’autres s’envolaient pêle-mêle. On me croyait enfant sage et assagi très réfléchi et très occupé à étudier de si près la vie d’une espèce d’oiseaux. Quand les œufs d’un nid sont éclos, je guettais chaque jour les petits oisillons, impatient de les voir grandir non pas pour les protéger et les voir un jour envolés dans la nature librement, mais pour les prendre et s’amuser avec, dès qu’ils ont leur plumage, mais juste avant qu’il puissent s’envoler trop loin. Parfois, je devais leur couper les ailles pour qu’il n’osent voler assez haut et pour les rattraper facilement. J’avais eu une passion foudroyante pour l’observation des nuées de colombes mêlées aux dizaines de tourterelles au plumage gris, pendant qu’ils allaient piquer leur bec saillant des grains de blé que je leur jetais en petites poignées afin de les attirer vers moi. J’étais un fou passionné, oiseleur m’amusant à tendre le piège manuel «Thassrriwth» aux oiseaux de toutes les espèces. Parfois, un sentiment d’égarement terrible m’inspirait, alors je ne faisais qu’à ma tête de flâner par-ci par-là, poussé par les caprices enfantines d’un garçon écervelé et par l’aventure de me perdre dans les jolies broussailles verdâtres qui entourent notre douar, de disparaître comme un papillon dans la nature et aller m’amuser, tantôt jouer à ce petit jeu de grenouille en sursautant, les points joints, d’une pierre à l’autre, tantôt de détruire de mes pieds tout nid de fourmis fauché sur mon chemin, tantôt tendre des pièges, soigneusement conçus aux oiseaux dont j’ai trouvé le nid auparavant. Je dressais ces pièges de tout genre sur arbres ou sur terre. Parfois la proie tant attendu tardait ou hésitait à venir, alors je m’efforçait de patienter en me camouflant dans le pâturage jusqu’à ce que la proie, rassurée de ma disparition, se pointe et entre dans son nid. Je n’avais alors qu’à tirer la ficelle et l’oiseau est pris. Parfois seul la soif et la faim m’obligèrent à rentrer chez moi. Un jour, à mon retour de la balade de vagabond, ma mère n’avait crié comme je ne l’ai jamais entendue faire auparavant : « Où est-tu passé ? Mais, mon dieu, qu’est-ce que j’ai là, moi, un fils ou un diable ? Tu as oublié la mission que j’étais confiée ? Où est la vache que j’ai attachée au milieu des champs et que tu devrais libérer ?Approche pour que je t’apprenne les bonnes manières !». Elle me flanqua d’abord une bonne recette de gifles et de pinces, puis d’un ton sec et menaçant, m’ordonna d’aller chercher la vache. Alors, épuisé, j’obéissais sans protester. Après des jours de pluies torrentielles, une grande partie de la plaine Lhoud Ameziane est inondée. On trouvait, nous enfants du douar, toute la joie du monde à aller y attraper des petites grenouilles vertes. Quel plaisir immense était de voir de loin ces eaux dormantes et réfléchissantes vers midi d’un jour ensoleillé, on dirait un vrai lac plein de poissons. C’était là où nous venions nous amuser à patauger de nos pieds nus dans la boue, à nous mouiller en courant les uns après les autres. Les eaux de ce marais étaient toujours boueuses pour s’y baigner. En rentant, un jour, à la maison tout couvert de tâches noires de boue, ma mère me disait : «Sale porc ! tu ne vois pas que je suis fatiguée à te laver chaque jour tes habits ? Ah, si seulement ton père était là, il m’aurait épargné ta correction !». Ma mère me jugeait assez bon fils mais insupportable par moments. Aux abords de ma sixième année, des instituteurs de l’unique école de la tribu des Aït Khlifa* se sont présentés chez nous au Douar Aït Lhoud pour nous demander de leur prêter les services d’un mulet afin de transporter leurs affaires - sûrement à cause du manque de moyens de transport à l’époque -. Ils m’ont vu et ont proposé à ma mère (mon père est parti cette même année et pour la première fois travailler en France) de m’inscrire à l’école même si on était au mois de décembre. Au début, je n’avais rien compris à la conversation de ma mère avec les deux instituteurs parce qu’ils parlaient Arabe, langue qui était étrangère et méconnaissable pour moi à cette époque-là. Mais quand ma mère s’est mise à me changer les habitats, j’ai aussitôt tout compris, et au fond de moi je n’étais pas du tout d’accord. Je me souviens très bien que je pleurais de toutes me forces pendant que ma mère m’habillait. En fait je n’avais pas peur d’aller à l’école car mon frère aîné «Khyyi Mohnd» est déjà à la troisième année de l’enseignement primaire ainsi que plusieurs des mes cousins, mais j’avais surtout peur de partir pour la première fois seul hors du douar, et en plus, en compagnie de deux étrangers. Vu mon refus catégorique, les instituteurs ont renoncé à m’emmener avec eux et se sont contentés du mulet qu’ils ont demandé. Après quelques mois et à la fin de l’été 1970, nous étions, ma mère et moi, chez mon grand-père maternel «Lhaj Saïd » au douar Aït Ali (à 1,5 km au nord-ouest de chez nous), je ne savais pour quelle raison mais c’était sûrement pour que l’oncle de ma mère « Si Ali »* m’inscrive à l’école. Ainsi, au petit jour, Si Ali est venu, en compagnie de son fils cadet Hassan, me prendre pour m’inscrire à l’école du centre d’Aghbalou Akourar située à moins d’un kilomètre du douar d’Aït Ali mais qui est loin de presque quatre kilomètres du notre (Aït Lhoud). Un assemblage de petites baraques bordées d’une grande allée de hauts arbres qui paraissaient embrasser de leurs cimes le ciel et dont la verdure donnait une touche gaie à la vallée et une odeur étrange à l’environnement. A cette époque-là, il y avait seulement quatre salles pour quatre niveaux d’études (la 1ère année, la 2ème, la 4ème et la 5ème) alors le niveau de la troisième année était enseigné à l’école d’Aît Ali Ouhmad située à presque un kilomètre à l’Est du centre, et que l’école des Aït Khlifa comportait une seule classe pour deux niveaux* et qui était plus près de notre douar Aît Lhoud par rapport au centre où on m’a inscrit, ce qui m’a obligé à parcourir chaque jour presque trois kilomètre de plus. A notre arrivée au centre, nous fûmes inscrits tout de suite et sans grandes formalités, il suffisait de donner de simples renseignements concernant le nouvel inscrit. Une fois en classe, chacun cherchant non sans peine de se faire une place sur des tables en bois, j’eus la tête d’un boudeur qui, impatient de filer dehors, ne cesse de guetter la sortie. Un bref aperçu lancé sur le petit monde de la classe me fit comprendre tout : une lourde tâche m’attendait. Il me fallait m’habituer tout d’abord à tous mes camarades, à mon instituteur avant d’espérer apprendre à tenir un stylo entre les doigts, comment lire sans bégayer les premiers mots de la langue arabe. En un mot, j’étais persuadé de l’impossibilité d’apprendre très vite. Le premier jour passé en classe, assis à une table, tout sage, à entendre l’instituteur parler sans comprendre un mot de cette langue arabe. Moi qui ne croyais pas, jusque-là, à l’existence de cette langue étrangère. J’étais persuadé que l’enseignement sera avec ma langue maternelle «tamazighte» ! Dès les premières minutes, je m’étais rendu compte que ma scolarité allait prendre fin à défaut d’une communication avec l’instituteur, ce qui stimula en moi mille désirs de ne pas revenir le lendemain. A mon retour pour la première fois de l’école, ma mère était impatiente de me voir car c’était aussi la première fois que je me séparais d’elle pendant toute une journée. Venue à ma rencontre, elle m’avait dit : «Dis-moi, est-ce que tu es content d’aller à l’école ? Si tu apprécie, je dirai à ton père de t’apporter plein de crayons de couleurs, des stylos, et des jouets dès son retour de France» . Pendant les premiers jours de classe, les élèves ne faisaient que se dévisager jalousement, l’air stupéfiant, suivant de nos yeux hagards l’instituteur qui faisait sa leçon à haute voix comme pour exciter notre appétit. A me considérer toujours au fond de la classe, enveloppé dans ma djellaba noire, on dirait une bête effarouchée tapie au fond de sa tanière. Au début, j’étais préparé avec plus de peur que d’enthousiasme à aller à l’école avec seulement une ardoise et de la craie. Quelques semaines plus tard, l’instituteur me demanda d’apporter un cahier avec sa couverture, une plume et un crayon, qu’on m’a acheté avec un petit cartable. Pour la première fois, je devais désormais m’habiller correctement et proprement, couper court mes ongles et mes cheveux. Le processus d’apprentissage était très pénible et ennuyeux pour moi ainsi que pour les autres élèves, car en plus des conditions atmosphériques de la saison, de la longue distance à parcourir entre l’école et la maison, la communication orale avec l’instituteur était d’une difficulté telle que l’enseignant se croyait enseigner des élèves sourds – muets qui ne connaissaient que de rares notions d’Arabe. A défaut d’une installation électrique dans le centre d’Aghbalou Akorar, notre école était privée d’électricité, alors l’instituteur utilisait une lampe à gaz pour continuer le cours jusqu’à l’heure de sortie. Alors pour ne pas parcourir les quatre kilomètres seul dans la nuit pour rentrer chez moi, mon frère aîné, m’attendait toujours à la sortie* pour me tenir compagnie, et souvent des cousins se joignaient à nous. Chaque jour de classe, on se levait, mon frère et moi, le matin au demi-jour. Avec l’habitude, on ne sentait nullement fatigué. Après avoir lavé le visage, j’activais le feu de la but à gaz pour chauffeur de l’eau nécessaire à la préparation du thé pour le petit déjeuner. Tout ces préparatifs étaient faits à la hâte car nous devions dans une heure et demi être présents l’heure de la rentrée en classe. Pendant le déjeuner, le plat est presque toujours sous forme d’une boite de conserve composée de sardines grosses comme le pouce, nageant dans une graisse froide mais délicieuse ; d’un pain sec, et du thé froid conservé depuis notre départ le matin dans une petite bouteille. A chaque sortie de classe, et contrairement à l’habitude, je n’étais pas tout à fait heureux car cela signifiait le début d’une course infernale avec endurance et souffrance sur le long trajet vers notre maison. En route, accompagné de mon frère aîné, d’autres cousins et voisins, on n’entendait que le battement de nos pas, le froufrou de nos vêtements, le souffle de notre respiration. A notre arrivée, fatigués, tard dans la nuit, on trouvait notre mère qui nous attendait veillante ; une lampe à gasoil posée au milieu de la table, illuminait la chambre d’une flamme blanche mais paisible et qui brillait dans un verre ovale. Dès notre entrée, cette lumière créait sur les murs des ombres et des formes fantastiques. En comparaison avec la lumière d’une bougie qui n’était que pour les gens les plus pauvres, notre chambre paraissait plus gaie, ce qui nous permet à moi et à mon frère, accroupis autour de la table, de réviser nos leçons et de faire nos devoirs après avoir mangé quelque chose d’ordinaire et siroté notre thé à la menthe. Nous saisissons un instant de repos pour parler à notre mère de notre emploi du temps de la journée passée ; quant à elle, elle nous racontait quelques événements qu’a connu le douar pendant notre absence. Quelques instants plus tard, la chambre paraissait lugubre avec cet ombre qui se propageait dans les coins, signifiant que le gasoil commençait à manquer à la lampe et que nous devrions nous préparer à dormir et de nous mettre sous nos couvertures. La pièce retomba dans un silence absolu où régnait une atmosphère d’aisance et de quiétude. Parfois et à cause de la grande fatigue du trajet parcouru, je m’anéantis tout de suite dans le sommeil sans rien avaler. Pendant le trajet vers notre douar, et à cause de mon bas âge, je n’arrivais pas à suivre les autres sinon en me mettant constamment à petites foulées de peur de traîner seul derrière et de me trouver dans le noir absolu. Un jour, en traînant derrière, j’avais traversé les mains dans ma poche, avec mes bottes en caoutchouc, une flaque d’eau, alors j’avais glissé et tombé dedans. Je m’étais retrouvé tout mouillé, mon cartable aussi. Je criais de toutes mes forces pour alerter mon frère afin de me secourir, mais je ne voulais pas que mes cousins s’arrêtent car j’avais peur qu’ils se moquent de moi. Ils me lancèrent toutes sortes de plaisanterie, mais finissent par me venir au secours, des bras me soulevèrent du bassin. J’ai attendu un bon moment avant me mettre de nouveau en marché tout mouillé. Pendant les journées froides de l’hiver, nos dents claquaient de froid et le vent glacial sifflait dans nos oreilles, ne sentant presque plus nos pieds. On évaluait le degré très bas de la température quant on étaient incapable de faire joindre le haut de nos doigts. On traînait sur de grandes distances sur de la boue, ce qui ne faisait que nous attarder. La boue se fixait de plus en plus sur nos babouches jusqu’à les rendre trop lourds pour que l’on puisse marcher normalement et risquons de les perdes tous les trois pas. Alors, on s’arrêtait de temps en temps pour dégager la quantité de boue qui s’y était fixée. Parfois on arrivait à la maison une ou deux heures après le coucher du soleil, alors qu’on était obligé le matin du lendemain de revenir à l’école avant le lever du soleil. Chaque sortie de classe et avant de se disperser ; on était obligé de former des rangs et crier à haute voix : « Au revoir mon maître ! Au revoir mes camarades ! ». Dans ma classe, j’avais deux cousins qui portaient le même prénom, mais qui avaient des noms différents : Bousraf Hassan et Armadi Hassan. Ce dernier avait une étrange façon d’écrire sur son cahier : pour écrire une simple ligne ou une phrase, il lui fallait toujours une page entière ! Il écrivait en continuant du haut de la page et finissait vers le bas gauche. Mais au fil des jours, je sentis une curiosité d’apprendre à lire et à écrire secouer mon ignorance. J’ai progressivement appris à écrire les premières lettres de l’alphabet arabe, à faire des dessins difformes, à bégayer en lisant le Coran, et de surcroît, ânonner quelques mots de l’arabe. Tout le monde m’encourageait à faire des progrès dans mon apprentissage. Je paraissais très ravi de faire mes premiers pas sur le long chemin d’écolier à tel point que ma mère me crut capable d’écrire des lettres à mon père. Elle prenait déjà mon frère aîné «Khyyi Mohnd» pour un écrivain, si bien que toutes les fois qu’elle se trouva à court d’argent et qu’elle en eut grand besoin pour faire face aux dépenses du foyer, vint lui demander toute confuse, à cause de son illettrisme qui lui faisait honte, de rédiger une lettre à mon père pour lui demander de nous envoyer de l’argent. A force d’écrire ces lettres à chaque fois, mon frère en est habitué. Le contenu était toujours presque le même à quelques lettres près : « Cher père, ici toute la famille va très bien et il ne nous manque que de voir votre cher visage……maman te demande de nous envoyer de l’argent le plus tôt possible». A cette époque, mes souvenirs étaient évanouis mais je me souviens que l’instituteur était très autoritaire et compétent car tout au long de l’année, il n’a cessé de nous inculquer les notions fondamentales de la langue arabe, à coté de son devoir de nous enseigner les autres matières prévues dans le programme scolaire. Notre instituteur offrait la tournure d’un bonhomme d’une quarantaine, contemplatif et religieux, d’une moustache compacte et abondante dont l’exubérance semblait suppléer en poils à son petit crâne presque chauve qu’il ne cessait chaque fois de caresser. Il avait en plus l’habitude de ce geste masculin de lisser du bout des doigts sa moustache pendant qu’il réfléchissait profondément. Son dynamisme et ses aller retours entre les rangs de la classe faisaient paraître un élan de sérieux et d’enthousiasme qui nous donnait envie d’apprendre et de faire des progrès. Pourtant, je me souviens un petit matin l’avoir vu de la fenêtre frapper presque à mort dans la cour un collègue avec une trique qui ne quittait presque jamais sa main, pour rien au monde que parce que son père était venu le dénoncer pour avoir commis une quelconque sottise. De ma part, et grâces aux progrès constatés dans mon apprentissage et à ma timidité frappante, je me flattais de me faire aimer par ce même instituteur et gagner sa compassion, me faire traiter tout gentiment, choyer, entourer de toutes les tendresses qu’un vieillard pourrait témoigner à un petit gosse. J’avais fait des progrès considérables et surmonté le handicape langagier à tel point que je suis classé parmi les premiers de la classe. Vite, j’avais obtenu son estime à tel point que chaque soir, à la sortie, il me laissait chaque jour, à moi seul, la clé de la classe pour que j’efface le tableau. Alors je saisissais l’occasion pour piquer quelques morceaux de craie que je distribuais à mon frère et à mes cousins et camarades qui devaient m’attendre à la sortie. Parfois, le jour où il n’y pas de classe, pour m’occuper ou pour essayer d’échapper au travail domestique, je prenais mon cartable et m’occupait à réciter le peu de sourate de Coran que je savais par cœur ou à mi-voix, parfois de toutes mes forces sans savoir vraiment leur sens ou leur signification. Notre jolie chat blanc parsemé de tâches jaunes venait s’asseoir près de moi, bondant haut sa queue, allongeant ses pattes jusqu’à me toucher légèrement. Je faisait semblant de ne pas le remarquer, alors il se met debout et vint se frotter directement contre moi. Ses gestes signifiaient qu’il voulait que je le caresse et que je devais jouer avec lui à nos jeux d’habitudes. Il était d’une intelligence remarquable qu’il arrivait à imiter les jeux que je pratiquais avec mes frères. Des colonies des mouches sillonnèrent la maison. Ces déplaisantes et ruses bestioles se livrèrent dans les airs de notre chambre à des poursuites infinies, s’arrêtèrent brusquement avant de reprendre de nouveau leur vol tournoyant dans les airs. Parfois quand je voulais me reposer, elles me dérangeaient trop par leur agitation et leurs morsures, je m’amuse à leur déclarer la guerre. Toutes les méthodes m’étaient possibles. A l’aide d’un torchon ou d’une tige de palmier sauvage je réussis à chasser quelque unes par la fenêtre, les plus ruses tournoyaient un moment aux environs du plafond ou se cachent dans les coins les plus sombres. L’été 1971 fini, les jours de l’école approchent. C’était l’occasion pour faire inscrire mon petit frère Mouloud à l’école. La rentrée scolaire de cette année coïncidait avec un baptême organisé chez une tante à Aït Abderrahman ou douar Zitouna. Dans la tradition berbère, l’annonce de la naissance d’un nouveau né est reçue avec des youyous et avec un grand enthousiasme. Mon frère fut inscrit à l’école Ahmri, ce qui fait que le matin, en partant à l’école, on était obligé de se séparer à mi-chemin. Du moment que le trajet reliant la maison de l’école était long, on n’avait pas le temps de revenir au douar pour le déjeuner. Alors on était obligé d’emporter avec nous notre repas de jour dans nos cartables. Il était presque toujours composé d’une petite bouteille de thé froid, d’un pain sec. Parfois ma mère nous donnait chacun cinquante centimes pour acheter une boîte de sardine ou un morceau de beurre emballé. De notre part, on était un peu chanceux car notre mère nous mettait, mon frère Mohnd et moi, un peut de confiture dans une petite tasse verte en plastique que mon père a apporté de l’étranger. Des fois, quand on était arrivé à l’école avec un peu d’avance, on avait le privilège de manger dans l’humble cantine - restaurant de l’école. On nous servait une tasse de lait et morceau de pain préparé avec de la farine industrielle. Ce pain était très différent de notre pain traditionnel et j’avais toujours cette envie de le déguster sec. Des fois, on nous servait aussi pendant le déjeuner, mais le menu était toujours composé de céréales : lentilles, haricot.., que la plupart d’entre nous trouvait dégoûtant. Cette habitude d’avoir toujours dans ma poche quoi dépenser dans la journée et s’offrir un "repas" convenable, j’eus du mal à me passer de cette mauvaise habitude. Alors j’avais le vice de jouer au petit voleur, il y eut là le signe du crime dont le germe vint à éclore dans mon esprit. Je commençais à avoir de sérieux goûts pour le vol, vice pervers qui allait perturber mon comportement. A cette époque, j’avais les ruses d’un môme habile qui ne pensait qu’à amasser quelques centimes par n’importe quel moyen. J’avais l’habitude de voler des œufs que je trouvais pondus dans le champ de cactus du douar. Je les ramassais chaque jour au petit matin juste avant mon départ pour l’école, et je les cachais dans un endroit tenu secret jusqu’à ce que le nombre avoisinerait la vingtaine et je les vendais. Un jour je me rendais à l’endroit de la cachette pour y ajouter la collecte du jour, mais à ma surprise, je les ai trouvés tous vides. Ils étaient sûrement sucés par un chien qui rodait dans les alentours. Aussi quand mon cousin commerçant Lahcen Ouabou me laissait quelques fois seul dans sa boutique au centre d’Aghbalou Akourar pendant l’après midi, je saisissais l’occasion pour lui piquer de l’argent. Sans oublier de cueillir discrètement des olives qui se trouvent en abondance dans les champs d’oliviers sur ma route vers l’école, et parfois piquer quelques kilos à mon grand-père dadda Haddou qui ramassait soigneusement sa collecte dans un coin de sa maison. Mon instinct de voleur a pris une tournure désastreuse et devenais un acte délibéré et souvent sans raison. Je m’adonnais à ce vice par pur plaisir, quand je volais les couvertures en plastique (déjà utilisées) des tables de classe et qui étaient rangées derrière ma table. Il suffisait que je glisse ma main derrière, tout en surveillant l’instituteur qui faisait la leçon, pour en prendre quelques unes et les cacher soigneusement dans mon cartable. Pire encore ! Je volais discrètement les cahiers d’examens des élèves que notre maître rangeait toujours derrière moi. Et je trouvais un immense plaisir, une fois arrivé à notre douar, de déchirer les feuilles une à une pour en fabriquer des avions en papier que je lançais avec joie de la terrasse de notre maison. Je distribuais quelques feuilles à mon frère et à mes cousins qui faisaient de même et jouant ainsi au jeu de celui qui arrive à lancer plus haut et plus loin son «avion». Quand l’instituteur voulut distribuer les cahiers pour l’examen suivant, il s’aperçut que presque la moitié a disparu. Il n’avait accusé personne et je ne sais pas comment il avait résolu le problème. Ma cupidité sans bornes d’avoir toujours de l’argent dans mes poches, m’aveuglait au point de ne faire preuve d’aucun scrupule et de générosité à l’égard de mes camarades de classe, laquelle générosité que je trouvais justifiée à voir les risques encourus à amasser cet argent instinctivement sou par sou. Dès les premiers mois de ma deuxième année scolaire, je n’arrêtais pas de faire des progrès dans mes études à tel poins que j’avais déjà à cette époque une très belle écriture (mon cahier de classe datant de 1971, et qui est toujours en ma possession, en est la preuve). Je commençais peu à peu à assimiler la langue arabe. Le 3 Mars 1971, je me rappelle bien des festivités organisées à l’école à l’occasion de la fête du trône. La veille, on nous avait demandé d’apporter avec nous un verre de thé vide et de nous présenter avec des habits propres. Une demi centaine d’élève était présente ce jour-là, tous, le verre à la main. On nous a servi du thé et des gâteaux jamais goûtés auparavant. Et ce qui était frappant ce jour-là, c’est qu’on nous a placée un poste de télévision dans la cour pour suivre le discours de trône prononcé par feu Hassan II. C’était la première fois que je voyais une télévision. Bien des années s’étaient écoulées depuis, et au fil de mes jours d’enfance, je ne faisais que suivre le courant peu agité de mon destin, tantôt gêné, tantôt distrait, me traînant par-ci par-là tel un fétu de paille que le zéphire soufflant faisant tournoyer sur place dans jamais me retrouver. Des fois, ayant des raisons de déserter le foyer familial, ou simplement pour changer d’air, je rendais visite à ma grand-mère maternelle «Yamna » au douar Zitouna où je couchais deux ou trois nuits au plus. Là je trouvais un immense plaisir à jouer avec mes oncles Driss et Lahcen, mes deux tantes Khdija et Fettouma, car ils étaient presque tous de mon âge à quelques années près ; et à cueillir des figues fraîches. Un jour d’été, pendant que je me trouvais un peu loin de la maison, errant à l’aventure dans la plaine appelée «Lhoud Amziane» en compagnie d’autres gamins de mon âge comme une bande de chiots perdus, quelqu’un est venu me chuchoter à l’oreille et m’annonçant l’arrivé de mon père de France. Une forte émotion de joie m’avait soudainement saisi sur le champ à l’annonce de cette bonne nouvelle, et j’eus failli m’évanouir d’émotion avant de détaler. A peine retiré discrètement d’entre mes cousins, je pris la fuite tel un chien qu’on a sifflé, couru à perte haleine à la maison, empressé de voir mon père de retour parmi nous après une année d’absence. Aussitôt je franchis le seuil de la porte tout haletant comme une bête traquée, je me jetais de tout mon corps dans les bras de mon père que je trouvais un peu rougi, je ne savais pas si c’était la grande joie de nous retrouver après une longue séparation ou à cause de l’influence du climat européen. Mon père se mit à me couvrir de baisers et me garda pendant quelques temps dans ses bras. Puis, comme devenu soudainement curieux, il me demanda de me lever et de tourner sur moi-même devant lui, puis il m’a dit avec un ton exclamatif : « Ah ! tu as grandi quand même…. Que Dieu te bénisse mon fils…», puis il avait ajouté : « Comment tu as passé ta première année de classe ? Est-ce que tu as réussi ? ». A cause de ma timidité j’avais longtemps tardé à lui répondre, puis avec un geste de la tête je répondis avec l’affirmative, et je demeurais longtemps comblé d’une gaîté folâtre. Mon père était revenu avec deux grosses valises que j’avais aperçues déposées dans le coin de notre seule chambre. Tout le monde était curieux et passionné de voir leur contenu. Il nous apportait surtout des habits neufs, des objets de cuisine et des bonbons de tout genre. L’arrivée de mon père de France faisait chez nous l’effet de tout un événement que toute la famille fêtait avec beaucoup d’émotion, de plaisir et de fierté. Ce que je pourrais dire de mon père à cette époque-là, c’est qu’il était un bonhomme d’une bonhomie que tout le douar appréciait. En causant avec quelqu’un, il avait cette astuce de garder toujours une mine souriante et comique. Il me paraissait le plus élégant des hommes que je connaissais. Tous les soirs, il nous donnait des nouvelles de son travail et de son séjour à l’étranger, des progrès réalisés par la France dans tous les domaines. Parfois, je ne savais plus comment me retenir de rire en l’écoutant plaisanter gaiement. Tout le monde l’écoutait avec une impressionnante attention, sans oublier de nous raconter ses difficultés d’intégration et de travail dans le pays du grand froid comme la France ; lui, qui est accoutumé à vivre dans un pays de soleil. Mais toutes ses difficultés étaient pour lui minimes à vouloir améliorer notre condition de vie de simples agriculteurs et d’éleveurs de bétails héritée depuis toujours. Je me souviens qu’il débarquait inopinément chez nous à son retour de France avec un visage riant, signe d’une bonne humeur qui le distinguait très souvent, mais repartait quelques semaines plus tard à son travail avec les larmes aux yeux, angoissé et le cœur déchiré, après avoir serré fortement dans ses bras chacun de nous, alors que ma mère exprimait toujours son chagrin de séparation par un silence terrible et marquant. Un abîme de souffrance se creusait en elle et demeurait muette les yeux fixés sur le sol. Ma mère était une femme qu’aucune n’égalait en endurance, elle s’occupait toute seule de la gestion de la vie familiale. J’avais pu sentir en elle les nuances subtiles de cette sensibilité extrême et un acharnement au travail domestique propre à ces mères chez qui l’intimité conjugale est, faute du mari qui pour longtemps absent, comblée par un chagrin funèbre mais qui ne s’était jamais extériorisé. Personne n’osait la contrarier. Malgré mon tendre âge, j’avais toujours eu les idées éclairées par une lueur de bon sens qui me laissait deviner quand et comment devrais-je éviter de la contrarier et de ne pas exécuter ses ordres. Je me rappelle que lorsque ma mère et autres femmes du douar, crédules et trop naïves parce que victimes de l’illettrisme, s’agenouillaient tout en baissant les yeux pour prier «Sidi Hmed Ou Rhhou», un saint qu’elles prenaient pour digne de tout respect et méritant qu’on lui rende hommage de temps en temps en venant prier sur le sanctuaire sacré de sa tombe, demandant protection, implorant la Miséricorde de Dieu et la baraka de Sidi Ahmed ou Rhou pour leur indiquer le doit chemin, les détourner du chemin du mal et les purifier des péchés commis. Les femmes discutaient et bavardaient, riaient à gorge déployée, chuchotaient à demi-voix accompagné de gestes des deux bras, illustraient des hochements de tête, en fixant leurs regards sur nous les enfants, abandonnés à notre fantaisie, courrions dans tous les sens, sursautant d’une grosse pierre à l’autre, jacassons, crions très fort, heureux de notre liberté, attendant avec impatience l’heure du déjeuner pour savourer le délicieux couscous aux pois-chiches et à la viande fraîche du mouton, arrosé de bouillon et de légumes de tous genre. Quant on annonça que le déjeuner est prêt à être servi, nous lavâmes tous nos mains, s’asseyons sur des tapis usés, à même la terre ou sur de gros cailloux plats. Mais avant de commencer à manger, il était question de réciter la première sourate de Coran et quelques invocations pour recevoir la bénédiction divine, en joignant nos mains, les paumes et le visage vers le ciel, ensuite nous passâmes nos mains sur nos visages signe de la fin de le préditation religieuse. A cet instant, le couscous contenu dans un gros plat en bois est posé devant directement sur le sol. Par insuffisante de cuillères, on se contentait de manger avec nos mains. On prenait un demi poignet du couscous qu’on faisait tourner dans la paume de la main jusqu’à ce qu’il soit sous forme d’une boule facile à être porté dans la bouche. La cérémonie dura jusque tard dans l’après midi. Avec hâtesse chacun se chargeait de porter ses propres plats vides et accessoires nécessaires à une telle occasion, alors que les autres font leurs derniers vœux sur le sanctuaire, sans oublier de se promettre de se revoir sur les lieux dans la prochaine occasion. Nos bêtises enfantines n’avaient pas de limites, je ne sais pas avec quelle audace on bravait toute sorte de danger tel grimper les murs comme des lézards, les arbres comme des serpents, se cacher dans notre domaine dense de cactus pendant le jeu de cache-cache, et de traîner d’un bout à l’autre quand quelqu’un est bien camouflé dans sa cachette et que personne ne peut trouver. Parfois, on se tenait la main les uns aux autres pour former une chaîne humaine sous un ciel d’été pétillant de chaleur. J’osais même parfois me jeter de travers les flammes d’un grand feu que ma mère faisait allumer au fond d’une sorte de four traditionnel construit d’un mélange de boue et de foin en forme de voûte avec une petite ouverture faite au devant de sorte à permettre de faire sortir, à l’aide d’une planchette, du pain après sa cuisson. Ce four-là, malgré qu’il soit tout noir de l’intérieur à cause de la fumée, me servait parfois de refuge quand je venais m’y cacher tout peureux pendant que ma mère me cherchait pour me corriger. Notre mère nous parlait aussi du manger et du boire, sa façon à elle de nous désennuyer de notre misère, en disant que la gourmandise est quelque chose d’impropre voire d’interdit en religion, et un bon fils pieux et bien élevé est celui qui mange avec parcimonie et qui sait bien ménager ses besoins vitaux en proportion de sa condition sociale. Chaque fois que quelqu’un parmi nous tombe malade, ou qu’on eut simplement un excès de tous ou de fièvre, notre mère s’inquiétait de nous voir suer à grosses gouttes. Elle se faisait des idées et se demandait tant de choses de manière à suggérer croire que le mauvais œil en fut la cause, que si on ne serait pas rétabli au bout de deux ou trois jours, cela pourrait être pour elle, le signe d’un démon évadé de l’enfer qui vint nous habiter et qu’il fallait sans tarder aller demander les services d’un fkih qu’on croyait faire des miracles en délivrant des obsédés de leurs démons. Ce fkih leur faisait croire que s’il s’agissait d’un démon musulman, la cérémonie de l’exorcisme serait moins pénible pour le patient, mais par contre si le démon est d’une autre confession, il ne pourrait rien faire ! Quelle ignorance ! L’ignorance, ce n’est pas de ne savoir ni lire ni écrire, mais d’ignorer qu’on est ignorant ! Bien qu’on incarne pour notre mère, mes deux frères et moi, l’espoir qu’elle semblait caresser joliment en nous, de nous voir grandir sous ses yeux, d’étudier et de changer cette vie de misère, et qu’elle voie en nous tout son espoir d’être et de vivre, elle avait un grand plaisir de nous voir dorloter autour d’elle le soir, nous prenait dans ses bras en fredonnant dans nos oreilles quelques contes ou chansons populaires berbères douces pour que le sommeil nous gagne. Parmi les proches qui m’étaient si chers, mon grand-père paternel «dadda Hddou» me racontait ses aventures d’autrefois, à l’époque révolue sans détour «siba»*, des rivalités tribales parfois sanglantes qui avaient marquée l’histoire de la région. Je me passionnais à rester des heures et des heures à côtés de lui entendre de sa bouche comme de celle d’un grand sage la vie qu’avait menée nos ancêtres. Nul doute qu’il réussissait à éveiller en moi un grand enthousiasme et une admiration, sans oublier sa façon minutieuse de préparer un berrad de thé à la menthe que tout le monde suçotait délicatement. Des fois je restais pour un instant immobile à l’observer faire ses prières et l’écouter attentivement réciter les mêmes versets coraniques pleins de fautes et finir par implorer Dieu par quelques vœux parfois bizarres et impossibles. Je l’entendais balbutier mille prières, demandant à «Allah» que la pluie soit abondante pour les récoltes et d’accorder sa miséricorde à tous les musulmans. A entendre ces vœux, je disais au fond de moi, que quand on est pauvre, on prie plus par besoin que par foi ; car mon grand-père, et sûrement les autres fellahs, ne priaient que pour demander de la pluie au bon Dieu. Un jour de pleine lune, mon grand-père me montrait la lune du petit doigt et me disait : «Regarde dans la lune, tu vois le visage de notre sultan bien aimé Mohammed V ? Il est là-haut depuis que les français ingrats l’on déporté». Il croyait en l’existence de personnes qui sont dotées de forces surnaturelles, qu’Allah, le Tout-Puissant, a inspiré ! Je ne savais pas avec quel entêtement inébranlable s’acharnait-il à me convaincre que c’est grâce à la «baraka» prodiguée par Dieu à notre Sultan que la pluie tombait abondamment pendant l’hiver pour faire pousser l’orge, le blé et le pâturage pour les animaux ; et que la pluie se fait de plus en plus rare car, de notre temps, on commence à nier l’existence de cette Baraka. Il était un homme disciple et modéré de notre religion. Parfois quand le fkih de la moquée du douar : «si Âmeur» vint dîner chez nous (chose obligatoire et à tour de rôle pour toutes les familles du douar), il reste un instant chez nous pour réciter un assez long verset coranique qui, à l’égard de tous, peut apporter chance, le bonheur et la paix à la maison. Pendant ce temps-là, j’aimais observer attentivement le moindre de ses gestes avec un tel œil si pénétrant que je devenais de plus en plus curieux que pensif. Modeste et honnête avec une mine grave et dévouée, je le croyais le seul au monde à avoir appris le Coran par cœur et le seul à prier Dieu avec une entière dévotion sans espérer autre chose que le pardon et la bénédiction divine. En religion, il n’aimait pas qu’on le contredise. Pour lui, le critiquer est le tort de quelques impies. Fière de son savoir et de sa noble connaissance des directives divines, il ne cesse de répéter que la décadence des mœurs est due à l’absence de la foi dans les cœurs qui devenaient de moins en moins pieux. On dirait qu’il a longtemps tourné le dos à la joie de vivre pour embrasser la religion. Sa vie spirituelle parmi nous ne lui donne qu’une minime importance. Lorsqu’il entendait parler d’un baptême devant avoir lieu chez l’un ou l’autre, dont la femme venait d’accoucher, il se frottait déjà les mains de pouvoir être invité à maintes reprises et de savourer un repas hors du commun. Il savait que les cérémonies du baptême dans notre tradition ne pourraient pas se dérouler sans sa présence. De la terrasse de notre maison, je pouvais l’entendre crier plus fort pour appeler les croyants à la prière, toujours avec un accent bizarre : à force de crier, il n’arrive à terminer son appel à la prière qu’en ayant l’air d’avaler un cailloux !. Des fois, il nous rendait visite juste pour raser la barbe du grand père qui n’oubliait jamais de le récompenser souvent en denrées. Parfois, ma grand-mère paternelle «Zahra» me racontait, elle aussi, des histoires et des contes fabuleux et pleins d’aventures. Mais parfois ces histoires étaient pour moi un supplice, me laissèrent muet de saisissement et ne me donnèrent à la fin que des idées sombres, effrayantes et cauchemardesques. Elle me racontait des histoires sur le spectre des revenants, sur le réveil des morts de leurs tombes la nuit. J’aimais parfois dormir à ses côtés pour l’écouter passionnément raconter ces fabuleux contes du monde enchanté des berbères. Un jour elle m’a raconté une histoire sur le hibou et finissait le conte en m’affirmant que l’oiseau est réputé pour son cri nocturne qui porte malheur et laisse toujours prédire le pire (le messager de la mort), et qu’il est même déconseillé aux enfants de l’entendre. Quant à moi, c’était avec une impatience préoccupante que j’attendais toujours la tombée de la nuit pour aller près de la lucarne vitrée (ouverte dans le mur de notre chambre un peu obscure même le jour) et écouter de toutes mes oreilles cet oiseau lugubre hululer sans me soucier de rien. Quelques jours après, l’un des premiers bébés de mon oncle Omar âgé à peine de quelques mois est mort étouffé par ses propres habits, disait-on. J’étais l’enfant le plus incapable de verser une larme pendant que les quelques habitants du douar pleuraient le mort de l’un des leurs, pourtant j’avais beaucoup de regret pour son décès. Ce petit bébé m’était si proche et dont je n’oublierai jamais le souvenir de sa mort, un jour tant funeste que brumeux, où je ne faisais que regarder de mes yeux hagards son père qui le portait dans ses bras, enseveli dans un tissu d’une blancheur éclatante, suivi d’une petite foule d’oncles et de cousins, partis vers le cimetière du douar pour l’enfouir à jamais dans la terre humide. Cet instant me laissait muet de saisissement et me donnait à la fin des idées sombres sur la vie. En pensant à toute cette ambiance, une grande tristesse m’envahissait. Sa mort subite avait endeuillé et plongé longtemps toute la grande famille dans un chagrin douloureux. Je me rappelle bien encore que toutes les fois que je réussissais à l’arracher, non sans peine, des mains de sa mère Khdija Omar, c’était avec une adoration indéfinie que je l’amusais plaisamment et aimais lui faire des chatouillements. Les habitants de notre douar étaient des gens peu distingués, aux mœurs tout simplement simples, restés fidèles à de vieilles habitudes et traditions, sans gloire ni orgueil, convaincus qu’ils vivront pauvres et presque malheureux jusqu’à la fin de leurs jours. Ce mode de vie très paysan m’imprégna tellement qu’il finit par ôter toute vanité à ma jeunesse. Avec les filles, j’avais surtout retenu la silhouette de ma cousine «Fattouma», fille unique de l’oncle Mohammed. Elle était âgée de quelques mois de plus que moi, et à qui je n’hésitais pas parfois à tirer les cheveux, de mordre comme un chien enragé, d’étrangler presque à mort, ou tout simplement de pincer jusqu’au sang quand il s’agissait de se disputer pour savoir qui chevaucherait le premier, un gros chien «Battou» noir aux longs poils, frappé de quelques tâches blanches sur le dos, aux oreilles dressées, traînant paresseusement sa queue, et qu’on devait seller comme un cheval de course ; des fois lequel de nous deux devrait monter un âne égaré quelque part. Elle adorait porter toujours dans sa main un objet quelconque ramassé de la poubelle «Zoubith» et qui lui donnait des illusions qu’elle portait une vraie poupée. Quelques fois, en ayant marre de jouer avec elle, et voulant rester jouer avec les garçons, je n’hésitais pas à essayer de m’en débarrasser et chercher le moindre prétexte pour la quereller, même s’il fallait lui cracher au visage, lui crier à tue-tête aux oreilles ou lui donner des coups de pieds au derrière... En la voyant pousser des cris stridents, et de peur que ses parents l’entendent, je réussissais à la calmer et obtenir son silence tantôt par la ruse tantôt par de nouvelles menaces. Des fois, contraint à la supporter, je l’emmenais avec moi partout où je me donnais de la tête pour la soulager et panser les coups et blessures que je lui avais méchamment infligés de peur qu’elle aille me dénoncer à ma mère. Il est vrai que j’avais eu l’art de lui jouer des mauvais tours, pourtant elle s’alliait à mes côtés quand une bataille acharnée de coup de pierres se déclarait entre nos autres gamins. Des fois j’évitais de la provoquer, de la mettre en colère, et je la traitais avec la plus grande douceur du monde. Nous étions pour ainsi dire des cousins amis en temps de paix et ennemis jurés en temps de «guerre», se tenant tantôt la main, tantôt à l’écart l’un de l’autre. Je garde de mon enfance pour elle, malgré tout, un souvenir de gratitude et d’appointement pour avoir l’avoir côtoyée des années durant avec bienveillance. Entre garçons de mon âge, je n’avais jamais l’intention de prendre le dessus car le douar était composé d’habitants très proches et issus d’un même arrière grand-père Haddou Lhoussaïne, mais il y avait surtout un certain nommé Driss Gamrani, juste un peu plus âgé que moi et qui me cherchait la bagarre tous les jours. C’était quelqu’un que je craignais pour la moindre menace parce qu’il cherchait toujours à me nuire. Génie dans les techniques de la bagarre, on dirait qu’il est né uniquement pour le scandale. Le moindre regard que je me hasardais à lui faire sans réfléchir lui donnait l’occasion de me menacer de pires conséquences. De ma part, j’avais toujours à ma tête ce conseil que ma mère exprimait avec une certaine sagesse maternelle et une vertu bien prisée de ne point chercher la bagarre aux autres, mais s’il le fallait, et dans l’extrême limite où je n’ai pas d’alternative à repousser une agression, il fallait me défendre avec dignité et acharnement. Un jour, après un malentendu enfantin, je me trouvais par un fâcheux destin en face de ce même cousin Driss, je me sentais incapable, lâche et perdu parce que j’avais perdu tout courage de parler ou de bouger. Bref, je me sentais comme paralysé sur place. Pire encore, si je lui avais échappé des fois dans le passé par miracle comme un lapin, cette fois-ci, il m’avait à sa merci, et me mettait la main dessus. Alors, malin que j’étais, je lui avais proposé qu’on se retire tous les deux au milieu du champ du cactus pour régler nos comptes loin des regards de nos parents. Ce qui mettait le feu aux poudres, c’était la réaction des autres cousins qui s’agitaient, criaient, et mourraient d’envie à nous voir en action. La bagarre finie, mon adversaire s’en est sorti avec une grave blessure au visage, et pour la première fois j’avais vu autant de sang sur un visage humain. Aussitôt, l’oncle Benaïssa, le père du malheureux vaincu, est venu vers nous et nous a pris tous les deux chacun d’un bras et emmenés dans sa maison où il nous infligé une punition inoubliable. Ma mère ayant été avertie, vint me récupérer des mains de mon oncle. Elle me saisit par le bras et m’entraîna malgré moi jusqu’à chez nous, me plongea la tête dans un seau plein d’eau froide, m’essuya le visage avec un torchon et m’ordonna de me coucher et de garder le «lit» pour le restant de la journée. Le soir, ma mère venait me réveiller, je sentais une étranger douleur au niveau de tout mon corps avec de la chaleur et un désir de vomissement. De dessous de mes couvertures, je voyais à peine les autres membres de ma famille accroupis autour de la table à manger. J’écarquillais mes yeux pour mieux les voir, mais je ne pouvais pas. Mon cœur se rempli de peine et je fermais mes yeux. Constatant mon retard à me mettre debout, ma mère vint me réveiller de nouveau, mais quand elle m’a touchée au front elle a su tout de suite que j’étais fiévreux. Elle devint toute pâle et triste, sentant que tous les malheurs du monde l’avaient frappée. Elle me quitta un moment puis me rapporta un bol de bouillon et s’assit à mes côtés. Elle m’avait soutenue la tête avec une main, de l’autre elle essaya de me faire boire de | Patchouly - 2381954  Publié le 19/12/2008 à 21:53  Dommage d'avoir laissé ce fil s'enterrer | Al Giniya - 2350519  Publié le 23/12/2008 à 09:41  N'oublions jamais d'où nous venons, où nous sommes nés, et notre chemin, chacun a son douar posé sur le coeur, merci de nous faire partager de si belles images, emplies de souvenir et de cette beauté naturelle qui fait l'âme du poète ... | Professeur Paganel - ¡ snossǝp-snssǝp suǝs - 980920  Publié le 23/12/2008 à 09:43 
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