hetre,hetre

Forums > Plaisir d'écrireAller à la dernière page
<< Précédent |

HETRE OU NE PAS HETRE

| Suivant >>
Ecrire une réponseAjouter à vos forums favoris
kochka37 - 1855378lui écrire blog Publié le 25/01/2008 à 10:05 Demander à la modératrice de supprimer ce forum
« Tu en as de la chance, d’avoir fait un si beau voyage. »
Le magnifique et séculaire cèdre du Liban secoue royalement sa chevelure rouge et lève ses branches au ciel avec une expression nostalgique. Son destin ne lui semble pas si enviable quand il songe au paradis lumineux que la guerre a dévasté :
« Je m’en serais bien passé, dans mon pays, le climat est doux et le soleil brille. Ici, on ne le voit que la moitié de l’année. »
Il frissonne dans un sourd bruit de feuillage, laissant tomber d’un seul coup une bonne vingtaine de ses petits ornements multicolores d’automne. Le ginkgo biloba regrette lui aussi cet orient lointain et mystérieux dont vinrent ses ancêtres il y a si longtemps déjà :
« Le reste du temps, il se cache derrière les nuages comme s’il avait honte d’être aussi pâle ou bien souvent, il ne se lève même pas. »
Le paresseux ; quand on a une place aussi importante dans l’univers que celle de soleil, la moindre des politesses envers ceux qui implorent la chaleur de vos rayons serait d’être un peu plus présent. Le vieux chêne royal y va de sa tirade moralisatrice :
« Je veux bien comprendre que, comme tout le monde, le roi des astres a besoin de jours de repos et je veux bien reconnaître à son actif qu’il les prend, le plus souvent, hors des périodes estivales mais tout de même, quand on a de telles responsabilités. »
Bref, en ce gris matin d’automne, l’atmosphère est à la contestation dans le petit par et les belles couleurs de l’humide saison ne parviennent pas à donner un peu de gaité à ce petit groupe de massifs et vénérables vieillards dont le cadet a poussé ses premières racine il y a plus d’un siècle. Certains vont même jusqu’à qualifier irrespectueusement le préhistorique Ginkgo de fossile vivant mais celui-ci préfère de plus poétiques appellations :
« Les chinois me surnomment yinxing, abricot d’argent et d’autres, l’arbre aux mille écus, à cause de cette forme particulière de mes feuilles. »
L’antique relique aime à jouer les midinettes. Il est vrai qu’ayant dans sa prime jeunesse, fréquenté les mastodontes dinosaures, il peut considérer son imposante silhouette sans trop de complexes. Le coquet survivant d’une famille disparue aime attirer les regards et ne se prive pas de disposer à ses pieds un étincelant tapis de pièces jaunes :
« Ce n’est pas la modestie qui l’étouffe. »
L’aulne, solide et vaillant, n’accorde de valeur qu’aux viriles qualités d’âmes qui font les guerriers et il n’est pas peu fier de ses formes élancées et martiales. Il considère la plus part de ses collègues avec un hautain mépris condescendant :
« On construit des maisons avec ma ferme chair tandis que d’autres sont tout juste bons à devenir des commodes exotiques. »
Le chêne est un des rares dont la force placide mérite son respect ; en dépit des dire d’un imaginatif fabuliste qui voulait le faire plier devant un roseau pour le seul bénéfice d’une rime mondaine. Le roi des arbres, indifférent à ces stériles commérages, sème méticuleusement ses glands féconds aux alentours :
« J’ai déjà fait tant de petits-enfants qu’ils suffiraient à peupler une forêt si les bucherons ne s’acharnaient pas avec tant de constance sur ma robuste famille. »
C’est ainsi, qu’avec un peu de respect pour sa générosité illimitée, les ingrats humains seraient à l’abri des rigueurs des plus rudes saisons pour une éternité douillette. Il n’en tire pas peu de secrète vanité bien qu’il essaie de rester simple et paraître modeste avec cette noblesse qui sied aux arbres de haute extraction :
« Triste destinée ; tant de temps et d’efforts pour atteindre une taille aussi respectable pour terminer ainsi dans les flammes en quelques soirs. »
Ginkgo se sent soudain du vague à l’âme. Les questions existentielles, même chez les arbres, ça ne rend jamais gai. On a beau être un puissant végétal, on n’est pas pour ça de bois et la nostalgie prend le plus fort être des hêtres, l’angoisse le saisit à la gorge, l’étouffe d’une pernicieuse douleur dont il ne peut même pas comprendre la profonde origine. C’est parfois en ces instants moroses que naissent les grands projets :
« Comme ça plairait de faire un beau voyage. Ça fait si longtemps que j’ai envie de visiter la terre de mes ancêtres. »
L’if a déjà naturellement des formes torturées mais quand il se tord de rire, le résultat est digne de figurer dans la plus délirante exposition d’art contemporain :
« Mon pauvre ami, notre seule façon de voyager, c’est hélas en planches quand on devient le pont ou la coque des navires qui parcourent le monde. »
Certains ont parfois de plus tristes et souterraines destinations. L’un des frères de notre chêne magnifique en a fait la triste expérience :
« Lui qui me snobait dans mon jardin urbain parce qu’il s’était établi dans la forêt cossue d’un riche domaine, il a fini comme un vulgaire sapin d’élevage. »
La seule différence étant la qualité du velours des coussins et l’état de fortune de la famille de feu le contenu, ce qui est six pieds sous terre, on le reconnaitra, une bien maigre compensation. Bref, le destin des malheureux est irrémédiablement sédentaire ou alors fatal depuis la nuit des temps et le voyage de Ginkgo dans ces conditions semble compromis avec les moyens propres que lui a fourni dame Nature :
« Pourtant, tu n’es pas né ici et tu n’es pas fait de planches. »
Le cèdre du Liban a un instant de mélancolie. Une larme de sève glisse sur son écorce quand il pense à l’évènement tragique de son enfance :
« J’aurais pourtant bien voulu rester chez moi auprès de mes parents. »
Il n’était encore qu’un arbrisseau lorsqu’on est venu le chercher, qu’on l’a retiré de son nid douillet de chaude terre sablonneuse. On l’avait enfermé dans une caisse hermétique avec à peine assez d’eau pour survivre :
« Il faisait noir et je suis resté très longtemps prisonnier, balloté sans ménagement. Je n’ai pas pu, étant privé de la lumière du jour, savoir combien de temps ça a duré mais ça m’a paru une éternité et quand, enfin, on m’a libéré, j’étais ici, dans ce pays glacé, loin des miens. Et je n’ai jamais pu rentrer chez moi. »
Il secoue sombrement son feuillage abondant :
« Pourtant, durant toutes ces années, je n’ai jamais cessé de rêver à ce retour. »
Le vieux chêne, lui-même, semble avoir été ému par ce bouleversant récit. Le vétéran en profite pour glisser un souvenir ancien des temps jadis :
« La seule fois où j’ai voulu quitter le terrain, c’était pendant la guerre. Tu te souviens ? La terre tremblait de partout, on a failli être déraciné au-moins une bonne dizaine de fois. »
Son voisin hêtre auquel il s’adresse opine du faîte avec une telle brusquerie qu’un bon paquet de feuilles orangées se retrouvent au sol :
« C’était terrifiant, on aurait dit un tremblement de terre. Mon écorce était toute piquetée de projectiles divers et j’ai perdu toutes mes branches. »
« Je n’avais plus un oiseau sur la tête ; triste époque, en vérité. Tant des nôtres y ont laissé la vie. Nous n’étions plus très nombreux quand tout ça a fini. »
L’ambiance se détend peu à peu et bientôt, chacun y va de son commentaire. Le jeune noisetier est lui très satisfait de son sort :
« Je suis né ici et je n’ai jamais eu vraiment envie d’aller ailleurs. La terre est bonne et j’ai mes nombreux amis écureuils qui viennent régulièrement me rendre visite. »
Leur visite est quelque peu intéressée et ils ne s’occupent guère du triste Ginkgo qui n’a pas eu l’idée de produire de savoureuses noisettes. C’est alors que le saule qui pleure tout près sur la rivière voisine a une idée :
« Si je voulais voyager, il me suffirait de profiter d’une période de pluie violentes. Il me suffirait alors de me laisser glisser sur la terre ameublie. »
Pas bête, le saule ; pas étonnant que les bardes en aient fait leur arbre sacré. Ensuite, il ne suffisait plus qu’à laisser la rivière le conduire au fleuve qui l’emmènera à l’océan… mais pour cela, il faudrait être saule. Comment pourrait-il, avec cette massive corpulence, arriver jusqu’à l’eau ? La vie est décidément très difficile quand on est arbre et qu’on veut voyager. Le pauvre ginkgo est désespéré :
« C’est sans espoir, jamais je n’irai jamais visiter l’orient lointain de mes ancêtres. »
Le cèdre du Liban soupire longuement puis opine dans son sens :
« Je ne reverrai plus jamais ma douce terre natale. »
Le soleil perce doucement les nuages. Petit à petit, il se fait plus chaud et une douce lumière se perd en reflets merveilleux dans les feuilles colorées de nos héros. C’est soudain un spectacle féérique qui s’offre à leurs nœuds écarquillés et leurs branches extasiées se sont soudain immobilisés en une expectative fascinée :
« Regardez-les ; c’est pour nous qu’ils sont là ! »
Un groupe d’enfants joyeux s’est dispersé dans le parc. Ils crient, courent et rient autour de nos amis dans une folle farandole. Le soleil, ébloui par ce bonheur de l’innocence pure luit encore plus fort dans l’horizon qui s’éclaire :
« Si tu n’as jamais vu rire un arbre, c’est que tu ne sais pas regarder. »
Ginkgo a oublié l’orient lointain de ses ancêtres, le cèdre ne pense plus au Liban qui l’a vu naître. Ils sont heureux. Le chêne les regarde et sourit :
« Le bonheur n’est pas de pleurer pour ce qu’on n’a pas mais de rire de ces petites choses simples que nous offre le présent. »
Quand la nuit vient ; quand le soleil s’est couché sur une terre réchauffée, quand les enfants sont partis, les fleurs et les arbres s’endorment dans le parc, le cœur empli de doux rêves et de rires enfantins. C’est alors que le vent se lève. D’abord un souffle léger qui fait trembler les chevelures multicolores. Petit à petit, la rumeur enfle, on entend un effrayant grondement qui semble sortir du royaume des ténèbres :
« Ça alors ! Que s’est-il passé ? »
Le gardien du parc ne comprend rien du tout. Là où était Ginkgo, là où était le cèdre, il y a maintenant deux trous béants. Le dessin des colossales racines qui les immobilisaient au sol est tracé dans des ornières sinueuses et profondes mais il n’y a plus trace des nos nostalgiques émigrés. La rivière, seule, est visiblement dans la confidence. La complice discrète glisse en silence vers le fleuve, vers l’océan et le gardien ébahi se gratte une tête pensive :
« Personne ne saura jamais où la tempête a emporté nos héros. »

les contes sont publiés par Rex-édition http://www41rex.skyrock.com/
Artus de Oguz - 1510753 lui écrire blog Publié le 25/01/2008 à 10:58 supprimer cette contribution
Kochka
1103900 Publié le 25/01/2008 à 11:11 supprimer cette contribution
Un vrai régal
Page 1

Forums > Plaisir d'écrire Ecrire une contribution Retour au début de la page


<< Précédent | HETRE OU NE PAS HETRE| Suivant >>

Accueil | Conditions générales | Publicité | FAQ | Contact

Services
Shopping
Concours
Ecards
Voyance

Lingerie
Lingerie


Massage
Massage Relaxation


Massage
Pharmacie


 Accueil
 Mon Menu Perso
 Rencontre
 Messagerie
 Chat
 Espace membre
 Expressions

 Vos textes
 Concours

 Poésie
 Les Auteurs
 Le top 30

 Déclaration d'amour
 Les Auteurs
 Le top 30

 Albums photos
 le top 30

 Plaisir d'écrire
 Plaisir de lire

 Les chansons
 Les contes
 Les nouvelles
 Les journaux
 Les discours
 Les présentations
 Les chroniques

 Forum
 Santé
 Sexualité
 Mariage
 Astrologie
 Loisirs
 Editorial
17 connectés au chat
64 connectés au total
0 sur le chat vocal
Consulter l'annonce
ajouter aux favoris HETRE OU NE PAS HETREconseiller cette page à un ami
Créé et hebergé par Capit


« Tu en as de la chance, d’avoir fait un si beau voyage. » Le magnifique et séculaire cèdre du Liban secoue royalement sa chevelure rouge et lève ses branches au ciel avec une expression nostalgi
hetre-hetre