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2029504 Publié le 14/03/2008 à 21:34  "ALGER EN AUDIO Avec de bonnes oreilles, on peut entendre Alger, ville de musiques bariolées, de bruits incertains et de rumeurs folles. Alger comme vous ne l’avez jamais vraiment écoutée, en boucle sur 24 heures. 3 h Un bruit suspect venant d’en bas. Ce n’est rien. Un autre bruit venant d’en haut. Ce n’est presque rien, ce n’est que le surpresseur du voisin. Il s’est allumé, grinçant comme une machine mal huilée dans l’immeuble endormi, réveillant à peine les habitués qui ont l’oreille habituée. L’eau tous les jours mais très tôt ou trop tard. Les surpresseurs et les citernes le reste de la journée. Il pleut des millions de kilomètres cubes mais ils vont à la mer pour la plupart. Les poissons de la côte algéroise sont heureux, ils boivent de l’eau douce. On les retrouvera très chers le matin, endormis sans bruit dans des cageots vendus à la criée. - Dans l’immeuble, un pleur de bébé retentit. Il a faim ou soif, est malade ou se révolte contre le pouvoir, on n’en saura pas plus dans les journaux du lendemain. 4 h L’appel à la prière, la première. Salat el fejr, celle de l’aube. Venez vers la purification !!, interpelle le muezzin en trouant la nuit de sa voix encore froide. Salat kheir min al naoum ! ! Slogan séculaire pour tenter de réveiller les consciences endormies. Dehors, quelques fidèles se rendent à la mosquée en marchant rapidement dans le froid. Il est dit que chaque pas vers la mosquée est autant de bon points vers le paradis. A Alger la dense, les mosquées sont nombreuses et les pas sont donc petits, la ville de Sidi Abderrahmane n’ira pas très vite au paradis. - Rue Hassiba Ben Bouali, le café de garde, les dernières disputes de la nuit. Les prostituées des nombreux bars et cabarets d’Alger se retrouvent ici, derrière un café au lait-croissant pour faire le bilan de la nuit et se refiler les bons tuyaux. Elles iront dormir un peu plus tard pour un repos bien mérité et croiseront sans les voir les fidèles qui se rendent à la mosquée. - Un coq s’éveille, son chant surgit d’entre des baraques rurales construites en tôle et à la hâte sous les immeubles urbains et les belles maisons. Les chardonnerets, amis séculaires des Algérois, s’échauffent la gorge et entament leurs premiers chants. Quelques réveils Taïwan sonnent, les camions de lait sont passés. Le dernier alcoolique de la nuit se dispute à voix haute avec un poteau de la Sonelgaz. Il politise le débat. Qu’est ce qui le fait boire et parler autant ? On n’en saura pas plus dans les journaux du lendemain. 5 h Les « couvreurs » des consulats étrangers sont déjà à pied d’œuvre. Bien couverts, épais dossiers en main. Ils sont jeunes et nombreux, discutent de tout et de rien en attendant l’ouverture des machines à visa, vendant leur place au plus offrant, se disputant avec les moins honnêtes qui volent les places dès que quelqu’un fait mine de s’endormir. - Partout ailleurs, les chats sont maîtres du terrain. Ils miaulent, se battent, s’appellent et copulent dans l’indifférence générale. Ils déchirent les sachet-poubelles d’un coup de griffe et choisissent leur menu. Une alarme de voiture transperce la nuit. Toutes les voitures ont des sirènes. Le moindre choc -un chat- déclenche l’avertisseur et chacun attend la fin de la fausse alerte pour se rendormir. Au loin, quelques cris. Agression ou crise de folie, on en saura pas plus dans les journaux du lendemain. 6h Dans la ville endormie, des bruits de talons de femmes discrètes. Sous leur haïk ou simplement une djebba usée, les femmes de ménage quadrillent la ville pour se rendre vers leur lieux de travail. Elles sont des centaines, jeunes et vieilles, à travailler dans les bureaux quand il n’y a personne. Elles sont seules et anonymes. A cette heure, Alger appartient aux femmes. A cette heure capitale, le code de la famille est suspendu." | 2029504 Publié le 14/03/2008 à 21:35  "7 h Les taxis et les transports publics sont d’attaque. On crie les destinations pour ceux -nombreux- qui ne savent pas lire ou ont oublié. Moteurs, klaxons et sirènes s’entrechoquent, Alger est lancée. On entend maintenant du Swahili, du Bambara ou du Mandarin dans les stations de transport, Alger commence à redevenir la ville cosmopolite qu’elle était. Le flash d’information des radios officielles ne raconte rien, du moins pas grand chose sur l’Algérie. Irak, Palestine, Afghanistan et quelques délégations qui se rendent à Alger, à grand renfort de bruit. Dans les cafés, la rumeur s’éveille. Bruits de bottes, de Nike d’islamistes et d’invasion américaine. On parle de la mort prochaine de tel puissant ou de la double vie du général Flène. Dans les taxis, véritables thermomètres de la conscience nationale, un bruit d’émeute prochaine tourne, pour conjurer le mauvais sort qui s’est abattu sur Alger et le reste du pays. Est-ce encore une manipulation ou une réalité ? On n’en saura pas plus dans les journaux du lendemain. 8 h La circulation est dense, les voitures sont à l’arrêt et en profitent pour écouter les derniers tubes d’ici et d’ailleurs. Les policiers sifflent, les automobilistes aussi. On s’énerve sur les grands boulevards et on se bouscule dans les ruelles. - Dans les appartements, les travaux commencent. Il n’y a pas de logements à Alger alors on reconfigure l’appartement à chaque naissance ou mariage. Le balcon devient pièce, la salle de bains chambre à coucher, le salon est « recloisonné », la perceuse est omniprésente. - Dehors, les sonneries des écoles retentissent comme les sirènes des usines. Au travail pour ceux qui en ont un. L’école pour les futurs chômeurs. 2 millions d’emplois mais on ne les entend pas. Ceux qui ont un travail préfèrent se taire pour ne pas attirer les envieux. Les milliers d’enfants d’Algérie qui se rendent à l’école piaillent comme des oiseaux avides de courants ascendants. Y a-t-il des lois contre les nuisances sonores ? se demande un aveugle mal réveillé. On n’en saura pas plus dans les journaux du lendemain. 9 h C’est l’heure des ambulants. Les récupérateurs entrent en action, passent dans les quartiers et chantonnent leur vieux refrains : frigouates (frigos), khzanates (armoires), nhass (cuivres), touabel (tables), krassa (chaises)..., etc., en gros les qech lelbiî (choses à vendre) !! Ils récupèrent tout, réparent tout et le revendent ailleurs. Petite boîte à roulettes, triporteur, camionnette ou camion, ils sont équipés et crient la main sur l’oreille dans les ruelles encombrées même si (presque) personne ne les entend. A la même heure, les voitures à bennes jouent du Klaxon et de la voix. Batata, felfel, fruits ou légumes, sardines ou tapis, ils vantent leur cargaison du jour. Marchands d’ustensiles de cuisine ou plombiers ambulants, chacun passe en criant sa raison sociale sans jamais se rencontrer. 10 h L’heure ésotérique. Les Gnawas sillonnent les quartiers avec tambours et qerqabos. Vrais Gnawis du Sud ou faux dévots du Nord habillés pour la circonstance, ils passent en chantant des bénédictions afro-musulmanes à la population. Celle-ci envoie des fruits, une pièce ou simplement de l’eau. Des nuées de gamins suivent les Baba Salem, comme on les appelle à Alger. Imperturbables, les troubadours poursuivent leur chemin, s’arrêtant au pied des immeubles en haranguant les femmes aux balcons. Ils font parfois des tours, jouent avec l’encens et avalent de la fumée. Les gamins sont heureux. Concerts live et gratuits, Alger aime la musique et les gens qui marchent. 11 h La police a commencé sa journée. Sirènes et gyrophares percent le brouhaha ambiant, sans que personne ne sache ce qu’il se passe. Dehors, on siffle les copains pour les faire descendre des immeubles ou les filles pour les faire monter. Les sonneries de portables rivalisent d’audace ; Qassaman, Britney Spears ou Mami, tout y est, Alger est inscrite dans l’universel. Du moins au niveau sonore. 12 h Les filles sont dehors et elles marchent vite. Les garçons sont sur les murs et interpellent. On entend de tout, de la drague la plus raffinée aux mots les plus vulgaires. On s’invite à la pizzeria, on s’appelle au téléphone, on rit, on se dispute. Ça fait du bruit et on entend à peine les mendiants demander de l’argent. Allah yaâtik ma tmenna, chante mécaniquement un vieux pauvre sans passé, assis sur un trottoir d’occasion. Quelques uns donnent, d’autres pas. Une daâwa el kheir ne vaut pas un bon commerce." | 2029504 Publié le 14/03/2008 à 21:36  "13 h L’appel de salat al dohr, la prière du zénith. Bruits de ville peuplée, de pots d’échappements troués et de Klaxons hystériques. Fait nouveau, dans les grandes avenues, des vendeurs ambulants de thé chantent leur raison d’être. Un thé à la menthe, juste après le déjeuner. 14 h Un cortège nuptial passe, grosse voiture de belle mariée devant, 404, Mazda à benne ou J5 à demi fermé derrière, chargés d’un groupe de zernadjia, musique traditionnelle, jouant du tambour et de la zorna, instrument à vent aux notes comprises entre le quart de ton et le temps plein. Musique live tout en roulant dans les embouteillages qui ne s’arrêtent jamais. Quelques caméras tournent. Pour les images, les sons ne sont que prétexte. Qui est l’heureuse élue ? On n’en saura pas plus dans les journaux du lendemain. 16 h L’appel de salat el ‘asr, la prière de l’après-midi. Allah akbar ! Selon les Ecritures, c’est pendant cette prière qu’interviendra la fin du monde dans un bruit d’apocalypse. Personne n’y pense vraiment. Un fou hurle qu’Alger est maudite à cause d’un mauvais sort de Sidi Abderrahmane, le marabout de la ville, mal accueilli à l’époque par les Algérois. Personne ne tente de le calmer car tout le monde sent bien au fond qu’il y a un problème. Alger va-t-elle finir au fond de la mer dans un grand séisme ou s’écrouler sur place dans un gigantesque attentat suicide ? On n’en saura pas plus dans les journaux du lendemain. 17 h L’eau est arrivée. Pas en camions ni à pied mais dans les canalisations, en faisant un bruit caractéristique de tuyaux qui se débouchent. L’eau suinte de partout, par les fuites et les compteurs cassés. Les rues deviennent ruisseaux, les trous des étangs naturels. Les plic et les ploc rythment les pas des Algérois qui sortent des bureaux à toute vitesse. - Un match en retard se joue au stade, les cortèges de supporters passent en scandant des slogans hostiles au pouvoir et à la planète en général. - Les sirènes d’usine et les sonneries d’école ont sifflé la fin de la journée. On prend de vagues rendez-vous pour demain comme si le futur existait encore. 18 h La circulation est infernale. Les Klaxons déchirent la ville. On se bat pour une place dans un taxi collectif. On se pousse dans les bus bondés. Dans les marchés informels, on crie pour vendre au rabais les dernières bouteilles de shampoing espagnol ou les ultimes cartons de chocolat turc. 19 h L’appel de salat el maghreb, la prière du couchant. La mer est belle, l’horizon rougeoyant et si paisible. Quelques bateaux actionnent leur sirène et s’en vont de plus en plus loin vers le large chercher de quoi manger dans une mer de plus en plus polluée. 20h Les femmes et les enfants sont rentrés. Les chardonnerets se sont tus et le bruit de la circulation s’est grandement atténué. Ne reste que le bruit des hommes, ceux qui n’ont pas où aller et ne veulent pas rentrer chez eux. Discussions autour d’un dernier café, sur la journée qui n’a pas de sens ou la récente éclipse totale de lune. Seuls quelques perroquets encagés parlent encore, lançant des expressions en Arabe ou en Français, rarement en Kabyle, 2ème langue d’Alger. 21h L’appel de salat el ‘icha, la dernière d’une journée chargée en prières. On dit baâd el icha, afaâl ma tacha, après el ‘icha, fais ce que tu veux. C’est ce que font les Algérois. Les télés s’allument, les bars et les restaurants aussi, débits de boisson et vendeurs de cannabis s’affairent à écouler leur stock. Les voitures tournent en boucle sur le circuit Didouche-Mohamed V, brûlant bruyamment l’essence qui coûte si cher. Les derniers tubes du Cheb à la mode résonnent dans les autos tweenées qui passent à grand bruit. Pourtant, il n’y pas grand chose à faire, Alger est pleine de bruit mais on s’y ennuie ferme. - Au bas des immeubles, des groupes de jeunes se forment, entourant un chanteur à la guitare, qui fredonne à voix basse des refrains du passé et du présent. Chaâbi, pop ou rock des années 70, il n’y a à priori pas d’à priori."
| 2029504 Publié le 14/03/2008 à 21:38  "22 h Un concert de musique chaâbi est donné dans une maison de quartier, à l’occasion d’un mariage. Ici, tout le monde est invité ; voisins, passants, amis ou famille se mêlent dans une ambiance d’Andalousie déchue. Les youyous fusent, les commentaires acerbes sur le(a) marié(e) aussi. 23 h Une dispute éclate entre un couple dans un appartement. Tout le monde se tait et écoute, comme pour mieux comprendre sa propre vie. Les surpresseurs fonctionnent à plein régime, les rotors de paraboles s’orientent vers une vie meilleure. Un chien sans origine aboie, une caravane de nouveaux débarqués passe. Peut-être de nouveaux émigrés qui s’en vont ? Où ? On n’en saura pas plus dans les journaux du lendemain. Minuit Le bruit a baissé d’intensité. La plupart des bars ferment. Il en reste quelque uns de garde, de même que des gargotes, pizzerias ou maisons à sandwichs qui ne fermeront jamais, tout comme les cybercafés qui tournent 24 heures sur 24. Des zombies traversent la ville à pied, à demi-morts, presque vivants. Où vont-ils ? Nulle part, ils sont déjà chez eux. - Un homme bat sa femme au quatrième. Les commissariats enregistrent les plaintes hurlantes de la soirée. Les urgences des hôpitaux accueillent les premiers faits divers bruyants de la nuit. A l’hôpital Maillot, les urgences psychiatriques gèrent les premières crises de folie dans un bruit de fin du monde. Des cachets, encore des cachets. Pour se taire. Juste se soir. 1 h Dans les discothèques d’Alger, les lourdes basses emplissent l’air ambiant. Les filles sont belles et les garçons brillants. La nuit file comme un vent violent, les jeunes noceurs comme des oiseaux qui volent au dessus d’un nid cassé. Sur l’autre versant du loisir, les cabarets sont tout aussi pleins. Les filles sont toutes aussi belles mais elles le font payer très chers. On entend les premières rechqates, pour la djmaâ de Tiaret, celle de Annaba ou simplement pour Dido, que tout le monde à l’air de connaître sans vraiment savoir qui c’est. 2 h Les derniers vendeurs de brochettes commencent à fermer, le bruit des grillades se fait plus rare. Alger se calme lentement, tout se joue à l’intérieur. Ou presque. Une bagarre éclate à la sortie d’un cabaret. Un habitant hurle qu’il aimerait bien dormir. Une prostituée défraîchie crie qu’elle ne se laissera pas toucher sans argent. Les patrouilles de police rôdent silencieusement en voiture, observant la nuit et ne s’arrêtant que s’il y a mort d’homme. Mort violente bien sûr. - Dans le demi-silence de la nuit, une bombe explose au loin, très loin. Où ? Qui ? Combien ? On en saura un peu plus dans les journaux du surlendemain." Chawki Amari | 1522535 Publié le 14/03/2008 à 21:44  Bien ce texte, fakroun, jolie description !
| 1522535 Publié le 14/03/2008 à 21:47  C'est qui l'auteur ?
| xiane - 381776  Publié le 14/03/2008 à 21:54  fakroun, qui est Chawki Amari par rapport à toi ? | 1522535 Publié le 14/03/2008 à 21:55  http://membres.lycos.fr/algo/
| 2029504 Publié le 15/03/2008 à 13:25 
Citation: fakroun, qui est Chawki Amari par rapport à toi ?
Juste un Algérien qui écrit pour des Algériens, chose rare de nos jours. Géologue de formation ,il a commis des caricatures ,des nouvelles et des romans.Pour en savoir plus: http://dzlit.free.fr/chamari.html J'ai omis quelques détails que vous trouverez bien tout seuls. | rinadz2002 - 1086264 Publié le 24/03/2008 à 13:15  bravo pour cette sincere description du quotidien de la ville d;Alger.qui ne differe pas bcp des autrees villes d;Algerie.ca m,a fait plaisir de vous lire. | rachemi - 2354603 Publié le 12/09/2008 à 18:50  ALGER la blanche . bravo | 2353324 Publié le 13/09/2008 à 23:02  alger surnomée al bahja |
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