Sébastien - 1850852 Publié le 30/04/2007 à 15:00  Les faits commencèrent dans les années quatre-vingt-dix. Une petite maison au milieu d’une vaste prairie, située très loin du village, dans cette paisible localité de la Soummam. Il y habitait un jeune couple, Madani et Ourida qui vivaient de leur travail de la terre. Ils étaient seul depuis le départ des frères du mari et le décès de ses parents. L’endroit était tant déshérité et éloigné que, pour faire les commissions, une fois par semaine, Akli devait parcourir plusieurs kilomètres à pied. Même les chasseurs de perdrix et de lièvres qui passaient par là et qui les aidaient à tromper un tant soit peu leur solitude, se firent désormais rare à cause du terrorisme qui sévissait dans la région. Le couple avait les moyens pour aller s’installer où il pouvait être plus en sécurité, mais pour Madani, il n’était pas question de quitter la terre de ses aïeux, quel qu’en soit le prix à payer. Armé d’un simple fusil de chasse et de son courage de montagnard, il était prêt à tout pour défendre sa demeure et son épouse. Une fois, par une journée printanière, des terroristes étaient de passage par la prairie mais ils ne se s’aperçurent pas de l’existence de cette petite maison que cachaient des herbes hautes. Depuis, Ourida n’avait de cesse d’exhorter son mari à quitter cet endroit risqué mais elle n’obtint jamais gain de cause face à la détermination de son homme. Dans cette solitude, Madani aimait beaucoup sa campagne et faisait tout pour la rendre heureuse. Néanmoins, Ourida se sentait souvent triste car il lui manquait un enfant, c’était son vœu le plus cher. Cinq ans après leur mariage, rien n’y fut et elle commença à se défaire de ses illusions. Elle était d’autant plus malheureuse en sachant que notamment dans les sociétés rurales, les enfants sont la raison d’être même d’un mariage. Le sien n’avait donc pas de sens et risquait à tout moment de se défaire. Un jour, tandis que le mari s’affairait à greffer des arbres fruitiers, la jeune femme fut soudain prise par une attitude délirante. Elle courut comme un dératé en hurlant. Le mari la suivit pour la rattraper mais peine perdue. L’épouse désespérée chuta le long d’une falaise. Le jeune homme arriva à son secours, il la prit dans ses bras. "Je veux vaille que vaille te donner un enfant Madani !", répétait-elle à moitié évanouie, la bouche saignante. Pourtant, le mari n’était pas aussi pressé qu’elle le pensait. Il continua de faire confiance à leur médecin traitant qui préconisait que le couple finira bien par avoir des enfants. En effet, après quelques années d’angoisse et d’impatience, la jeune femme tomba enfin enceinte. Elle était aux anges. Un enfant vint égayer leur foyer, on l’appela Amazouz. Les années qui suivirent, deux autres enfants viendront au monde : Tiziri et Massinissa. Les souffrances endurées par Ourida et Madani auraient pu connaître leur épilogue pour laisser le bonheur combler leur famille. Mais ce n’était malheureusement pas le cas. Au fil des années, Amazouz rendit la vie impossible, voire infernale, à sa famille. Il présentait des anomalies graves tant au niveau physique que psychique. A l’âge de huit déjà, son poids atteignit les quatre-vingt kilos et il éprouvait des difficultés à se déplacer. Outre sa forte obésité, l’enfant souffrait d’autres maladies chroniques et présentait une déficience dans son développement mental. Il se fit également opérer d’un ptôsis de l’œil droit. Le père frappa à toutes les portes et fit appel aux pouvoirs publics mais l’aide obtenue fut en deçà des attentes de l’enfant. Les misères qu’endurait le petit Amazouz ne manquèrent pas de l’atteindre dans le plus profond de sa personnalité. Son caractère fut changeant : il était souriant, câlin et angélique, mais il devenait soudain très agressif et dangereux. Ses parents avaient tout le mal du monde pour lui imposer le régime recommandé par le médecin. Il se réveillait au milieu de la nuit et hurlait de toutes ses forces. Quand il se déchaîne, c’était très pénible pour ses parents de le maîtriser. Les punitions ne suffisaient en rien pour calmer l’enfant attardé. Il devait consulter plusieurs médecins spécialistes car atteint de nombreuses pathologies, telles que l’obésité morbide, la boulimie, le retard mental, les troubles obsessionnels compulsifs, les crises de colère, obstination, peur du changement ainsi que les difficultés d’articulations dans le langage parlé, pour ne citer que celles-là. Au milieu de cette prairie solitaire, Amazouz traînait son handicap et n’avait pas d’amis avec qui jouer, même son frère et sa sœur le marginalisaient. Seul, livré à lui-même, L’enfant pleurait, L’enfant criait, A tue-tête, A la face du monde, Sa souffrance, Son innocence à jamais brisée. Il en voulait à la planète entière. Mais nul ne l’entendait. Nul n’essayait de l’entendre. Même les siens, Las de ses cris et ses gémissements, Jetèrent l’éponge. Entre un sanglot et un autre, Le silence Et puis le chant d’oiseaux. L’enfant regarda le ciel, D’un regard désespéré Pria le Seigneur, dans des mots difficilement articulés, De le délivrer de ses souffrances incurables. Et entre une prière et une autre, Encor le silence Et puis le chant d’oiseau… Au lieu de prendre le problème avec beaucoup de patience et d’entourer l’enfant de tendresse, ses parents se contentèrent de le gronder et de le taper à mort. Amazouz devint de plus en plus agressif jusqu’à représenter un véritable danger aux yeux de ces derniers. Un jour, en se disputant avec sa sœur, Amazouz la blessa légèrement au cou. Craignant le pire, le père décida d’enfermer l’enfant malade dans une baraque qu’il construisit spécialement pour lui. Il fut traité tel un vulgaire prisonnier : Ourida n’osait même pas l’approcher et elle lui servait ses repas à travers les planches de la baraque. Seul le père fut autorisé à ouvrir la porte du cachot. Lorsqu’il rentrait dans l’une de ses insupportables crises de colère, il fut illico presto ligoté pendant des heures jusqu’à ce qu’il soit épuisé, il s’endort et ainsi de suite et ce, pendant des années. Loin des yeux des gens et des autorités, l’enfant fut durement maltraité sans que personne ne puisse s’en rendre compte. Un matin d’hiver, l’enfant fut retrouvé mort, congelé, dans sa cage. La nouvelle fut propagée et la justice s’est autosaisie, une enquête est ouverte et elle a débouché sur l’arrestation du père de la victime. Le jour du procès, le représentant du ministère public requiert vingt ans de prison à l’encontre du principal inculpé, Madani, accusé entre autres d’être à l’origine de la mort de son fils. Cinq ans de prison ferme sont retenus contre Ourida pour sa complicité. L’avocat de la défense évoque les efforts consentis par les parents pour venir en aide de leur enfant et les difficultés financières pour sa prise en charge. «Les parents n’ont fait que protéger leur deux autres enfants du danger que représentait cet enfant agressif », argue-t-il. Au terme des délibérations, l’accusé est condamné à douze ans de prison ferme, la relaxe est accordée à la mère. Par Karim Kherbouche |