homme,seul
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Un homme seul...

Impression :

(Détail)

Qu’y a-t-il à dire ?
Il marchait sur la plage. Il était seul, il progressait sans halte, sans un regard pour l’océan ni pour le sable qu’il foulait d’un pas traînant. Maintenant que j’apercevais ses yeux, je constatais qu’ils étaient comme des balles dans un barillet, inertes et prêts à fendre l’air le plus loin possible, en épousant la courbe du monde un bref instant avant de choir.

Un quart d’heure plus tôt, un autre type avait parcouru la plage sans que je ne lui prête la moindre attention. Il était seul lui aussi, mais semblait goûter cet état provisoire parce qu’il était justement provisoire. Il fleurait bon la promenade digestive, la déambulation nonchalante, la parenthèse iodée. Mais l’autre, non.

L’autre était apparu alors que je posais mes yeux sur la dentelle d’écume, le plus loin possible, le long de la plage nord. Il s’était matérialisé par un petit point sombre, d’abord, qui titillait ma vision périphérique. Puis j’avais tourné la tête, distingué des jambes, une forme humaine et j’avais commencé à jouer avec : une cigarette au bec, j’essayais d’estimer la progression de l’homme, l’endroit qu’il atteindrait quand j’en serai au filtre. Je suis friand de ces petites distractions. Elles me procurent un sentiment fugace de maîtrise, quand j’en ai besoin, quand je réalise que mes mains sont loin des manettes qui régissent ma vie.

J’avais la conviction que c’était un homme et j’en eus rapidement eu la certitude. Il continuait d’avancer mécaniquement, la quarantaine, le cheveu grisonnant, aplati par le même vent qui plaquait ses habits contre son corps et accentuait sa maigreur. Ses bras ballants, échoués le long du corps, semblaient, eux aussi soumis aux caprices du vent. Il suait malgré le froid ; sa barbe naissante brillait au soleil d’hiver.

Je ne me suis pas rendu compte que j’avais descendu l’escalier de bois pour me trouver, les pieds dans le sable, à fouler la même plage. Happé par le vide de ce regard, au fond des cavités creusées par je ne savais quel mal. Pourquoi m’intéressais-je à ce type, plus qu’à l’autre qui avait défilé un quart d’heure plus tôt ? Pourquoi m’étais-je déplacé de manière à me trouver exactement sur son chemin ? Je ne l’avais jamais vu, je n’avais pas l’intention de lui parler, ni d’esquisser le moindre geste à son encontre…

Il m’a quasiment marché sur les pieds, sans dévier de sa trajectoire, sans me voir. Happé par le vide, oui, c’était sans doute cela. Un phénomène d’osmose étrange qui pénétrait la membrane de mes cellules. À mesure que ce type s’éloignait, je me sentais triste et creux comme s’il m’avait ôté toute énergie au passage pour la consommer et continuer sa route. Je suis resté là à observer le déroulé monotone de ses jambes : Un compas machinal, incapable de réaliser un cercle, qui se redéployait sans cesse. Absurde.


À quelques encablures, je me fondis dans les traces du piéton triste, j’en imitais la démarche. Pas un regard pour les Blockhaus rouillés, graffités, verrues de l’histoire, ni pour quoi que ce fut d’autre que cet horizon fuyant, mais toujours trop près, pourtant. J’ignorais pourquoi je lui avais emboîté le pas. Je me disais que je devrais arrêter ce cirque et prendre une des travées qui coupent les dunes pour revenir à la normalité de la ville, mais j’étais sur son chemin, je voulais voir où il menait...

Je me souviens de ce qui m’a conduit vers la plage, de cette volonté de m’en remettre à l’océan, à l’infini menacé. Un bref coup de fil, voilà ce qui m’avait poussé à venir embrasser le front de mer, chercher du réconfort. Un appel bienveillant qui m’avait fait mal, pourtant. Parce qu’on se croit toujours un peu plus fort que ce que l’on ne l’est en réalité, parce qu’on aimerait trouver des logiques où il n’y en a pas. Parce que le bonheur ne s’apprivoise pas. Enfin, tout un amas de confusion que j’espérais noyer dans le reflux…

J’ai repensé à elle et l’homme triste est devenu espagnol, hombre, puis ombre… Je ne m’intéressais plus qu’à son sillage dans lequel je me fondais. J’avais le bide et le cerveau en programme essorage long : ça brassait dur. L’humidité montait aux yeux. Eteint, déteint, l’amour entaché d’auréoles. Pleurer un bon coup, minuscule estuaire, juste histoire de rendre quelques gouttes à l’océan. J’ai continué l’analogie, le cœur froissé, en me disant que pour le bonheur, je pouvais repasser, étendu pour le compte, suspendu à un fil… J’ai retourné la corbeille de linge sale, interrogé ma nécessité de programme délicat, d’adoucissant qui prendrait soin de ma fibre sensible, et je me suis frotté à la dureté de l’eau. Quand une association d’idées me vient, je m’empresse de la consigner dans un calepin. Elle occupe rarement plus d’une page. Plus tard, il m’arrive de relire tout ça sans pouvoir en déterminer l’origine, juste l’instantané d’un cheminement intime qui s’est effacé depuis. Mais cette fois, je me contentais de la ruminer en état hypnotique. Ce mal, je l’accueillais debout, plutôt que de me tordre dans un lit ou de le recouvrir d’alcool, je l’affrontais, je l’accueillais sans savoir jusqu’où j’allais pouvoir me remplir avant de déborder et, cependant, je continuais de suivre ce type venu de nulle part.

J’ai perdu la notion du temps. Il fait très froid maintenant que le soleil a chuté, mais je conserve ces bouillonnements acides, cette température volcanique au cœur de moi. Je ne veux plus comprendre ce qui anime cet homme. Je le sais. Une plaie sans doute, un écueil inévitable, des courants contraires dévastateurs. Il est un fétu de paille et piétine un morceau de monde. Il ne va nulle part, il dérive, en perdition.

Je poursuivais l’ombre qui se fondait dans la nuit naissante, sans vouloir l’atteindre. À aucun moment l’homme ne s’est retourné. J’ai réalisé que je ne l’avais pas fait non plus et lorsque je m’y suis décidé quelques minutes plus tard en me faisant violence, il y avait un troisième homme derrière moi, tout aussi triste et perdu. Ce désespoir en sandwich m’a terrassé. J’imaginais une file longue comme la plage… oui l’imagination, c’est ce qui me fait rentrer dans ces états, mais c’est aussi elle qui m’en sort.

J’ai tourné à angle droit, j’ai gravi la dune, éreinté et je suis revenu vers les lumières de la ville. Elle m’aimait. Oui je le savais. Pour elle, j’allais rebrousser chemin. La douleur était toujours là, le remède hypothétique, mais je m’accrochais. Elle m’aimait. Je me repassais les mots apaisants sur des actes inquiétants, en espérant qu’ils prendraient le dessus. Je me suis retourné une nouvelle fois et le troisième homme m’avait suivi. Il me souriait.


Enregistré le 15 Décembre 2009 à 04:26
par 2614917

Oeuvre Originale

Auteur :
florent33

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