joyeux,noel,…quand
=== REVUE DE PRESSE ===
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Joyeux Noël …quand même.

 

Marcel Piètre erre sur le pavé gris sans but, sans espoir. Une pluie sale, glaçante tombe sans discontinuer depuis le début de l’après-midi, depuis que sa vie a basculé. Il se répète ces mots, tout bas comme une litanie : « Joyeux Noël quand même, joyeux Noël quand même… »

Pourtant cette journée du 24 Décembre a commencé normalement. Il a embauché à 8h45 comme tous les jours depuis près de 30 ans à la SOGAREP, service comptabilité - une filiale de la TRESCO - qui gère un parc immobilier d’HLM. Marcel n’aime pas vraiment son travail mais il le fait consciencieusement en évitant de se faire remarquer par sa hiérarchie et en particulier par Monsieur Hiller (que lui et ses collègues appellent « Hitler » tant il est despotique) le DRH.

Il a profité de la pause de midi pour acheter les cadeaux de Noël : un jeu vidéo pour son aîné, une Barbie pour la petite et un flacon de Shalimar pour sa femme. Les mêmes cadeaux que l’année dernière. Il est ainsi Marcel : prévisible, sans fantaisie. Dans sa vie comme dans son travail, il fait le strict minimum avec une gentillesse qui confine à la mièvrerie et une prudence qui peut passer pour de la couardise. Tout est terne et informe chez lui : sa silhouette, ses habits…sa vie. Mais cette vie lui convient parfaitement et il n’en changerait pour rien au monde. Aussi quand il reçut en début d’après-midi un appel de la secrétaire de la DRH lui demandant de passer voir Monsieur Hiller, il ressentit une vague appréhension.

Il était livide quand il referma la porte du bureau de la DRH, les mots d’Hiller rebondissait dans sa tête comme la bille d’un flipper : crise, rapprochement de la SOGAREP et de la TRESCO, redéploiement des effectifs, suppression des postes en doublon, compression de personnel…

Il recevrait un courrier dans les 10 jours pour l’informer de son entretien de licenciement.

« Joyeux Noël quand même » lui a lancé Hiller comme il quittait son bureau.

En remontant la rue pour récupérer sa voiture garée plus loin, Marcel se demande quand et comment il allait annoncer la nouvelle à Martine et aux enfants. A 52 ans, quand on a passé 30 ans dans la même boîte c’est mission impossible pour retrouver du travail, voilà ce qu’il se disait lorsqu’il s’aperçut qu’il a dépassé l’angle de la rue où il avait laissé son auto. Il revint sur ces pas, regarda en amont et en aval de la rue, repartit plus loin, puis de nouveau en arrière pour enfin se rendre compte que sa voiture n’était plus là. Une autre auto avait pris « sa » place et il vit des morceaux de verre joncher le trottoir : on lui avait volé sa voiture…avec les cadeaux qu’il avait mis dans le coffre un peu plus tôt !

Etrangement, Marcel resta stoïque. Il s’engouffra dans une bouche de métro. Ce qu’il voulait maintenant c’est rentrer au plus vite pour être auprès des siens. A ce moment là il pourra craquer, Martine le consolera, les enfants aussi.

« C’est moi ! » cria-t-il comme à l’accoutumée sur le pas de la porte. Le pavillon était plongé dans le noir et quand il alluma la lumière de l’entrée il put constater que la maison était vide : personne, plus de meubles. Les reproductions de Toffoli qui « agrémentait » le couloir menant au living étaient toujours là mais tout le reste manquait. Il vit une lettre sur la cheminée qu’il s’empressa d’ouvrir.

Quelques mots de Martine : « Marcel, je te quitte, je prends les enfants avec moi. Ça fait longtemps que j’y pense, je m’ennuie trop. Tu recevras de mon avocat les papiers du divorce sous huitaine. Joyeux Noël quand même. »

Il reprit le Métro à Créteil préfecture, il descendit à Concorde, remonta l’Avenue des Champs-Elysées sous les jolies lumières de Noël, coupa par l’Avenue George V pour arriver au Pont de l’Alma.

Quand Noël Loudéac vit ce type passer devant le Crazy Horse alors qu’il « tractait », il était sûr de deux choses : que c’était le gars du métro qui s’était fait voler son portefeuille par un petit roumain quelques heures plus tôt entre Balard et Lourmel et que ce gars allait faire une connerie.

Il avait deux bonnes heures de pause avant la deuxième représentation de la soirée, il décida de le suivre.

Marcel a traversé le pont de l’Alma, il remonte le quai Branly. Il La voit, il doit être 21h car Elle scintille d’un coup. Elle ne lui a jamais paru plus belle. Aérienne, altière, robuste, charismatique. « Tout le contraire de moi », songe-t-il. « Moi je suis un veau, une vache qui regarde passer la vie en ruminant, non, je ne rumine même pas, jamais. Je suis comme ses vaches factices qui ornent le terre-plein de L’A1 près de Roissy. Voilà, je suis une vache en plastique…je ne sers à rien ! »

Noël le suivait à bonne distance. Quand il l’a vu prendre le quai Branly, il a été soulagé. « C’est un « sauteur », un « plongeur » aurait bifurqué à gauche après l’Alma, sur le quai d’Orsay, la plupart des « plongeurs » se balançait du Pont Alexandre III, lui il avait « choisis » le saut ultime du haut de la Grande Dame. Tant mieux, il ne se serait pas vu le suivre à la baille avec ses frusques de Père Noël.»

Quand il l’a vu dans le métro quelques heures plus tôt, il a tout de suite su que ce type n’allait pas bien. Aux épaules, il voyait ça à leurs épaules quand des mecs étaient à la dérive.

A hauteur du Musée des arts premiers, Marcel presse son pas. C’est la première fois que je vais monter se dit-il et ça le fait sourire et chialer.

« Il accélère, ce con ! ». Pour le coup Noël sait. Y’a pas que les épaules, y’a la démarche aussi. Il en a observé un tas de mecs anéantis quand il était à la cloche. 5 ans sur la touche. Lui il avait « choisis » de se foutre en l’air à la vodka. Il est resté 5 ans au fond d’une bouteille. Jusqu’au jour où, à son réveil, il s’aperçu qu’il s’était chié parmi. Depuis il n’avait plus bu une goutte d’alcool. Et après 6 mois d’abstinence il avait quitté la rue.

C’est au moment de commander son ticket pour monter qu’il s’aperçoit qu’il n’a plus son portefeuille, il lui reste juste un peu de monnaie, de quoi prendre les escaliers. La descente sera plus rapide pense-t-il en attaquant les premières marches.

Noël appuie sur le bouton du deuxième étage. « Ils vont tous au deuxième de toute façon. »

Marcel n’hésite pas une seconde, arrivé à la hauteur du premier étage il poursuit son ascension. Il pense que ça aura plus de gueule s’il se balance là haut.

Voilà, il n’y a pratiquement personne, il lui suffit d’enjamber le parapet de fer et de sauter. Facile !

« Marcel Piètre, 52 ans, futur divorcé et futur chômeur va prendre son envol à 21h le 24 Décembre 2011 », il se grise de ces mots prononcé tout bas, écarte les bras, ferme les yeux. C’est parti !

Une main ferme attrape le col de son pardessus et le tire en arrière. A défaut d’envol et de grand plongeon le voilà qu’il se retrouve sur le dos après avoir heurté violement la plate forme métallique.

« Tu joues à quoi bonhomme ? » fait une voix forte derrière lui. Il se relève en gémissant, se retourne. Il n’en croit pas ses yeux. Devant lui, les mains sur les hanches, dans son grand manteau rouge et blanc se tient un colosse à la barbe blanche : le Père Noël.

Noël sait qu’il « en jette » dans son costume. « Faut dire qu’ils ont fait les choses bien au « Crazy »-standing du lieu oblige-sa panoplie est neuve et bien taillée, pas comme ces costumes miteux qu’ils refilent dans les hypermarchés de banlieue ou à Lafayette, il a même eu droit à une paire de bottes toute neuve et qu’il pourra garder. C’est ce que lui a dit la costumière quand elle prenait ses mesures alors qu’il reluquait les girls en train de se changer. Vous faites un magnifique Père Noël avait-elle ajoutée. C’est sûr, malgré ses 70 piges bien tassées, avec son mètre 98 et ses 120 kilos, il en impose. Le menhir de Carnac- le nom de catcheur de sa jeunesse- en a toujours imposé : quand il était garde du corps de personnalités, forain, garagiste, ferrailleur ou clodo. Normal qu’il fut sélectionné lors du « casting » de Père Noël du Crazy Horse. »

Marcel reprend ses esprits, il regarde le géant et balbutie :

- Le Père Noël ? Mais vous êtes qui, bordel ! Et de quoi je me mêle ! Et il s’effondre en sanglots.

-Pleure, pleure bonhomme, si ça gagne pas ça débarrasse ! « Il les connait trop bien ses larmes Noël, il en a vu des types se vider, même lui, il est passé par là, y’a 20 ans quand sa Suzon a été emportée par le crabe. »

-Tu veux parler bonhomme, c’est le moment tu sais.

Marcel se relève, s’essuie le visage avec la manche de son pardessus et s’adosse à la rambarde de fer.

-Fallait me laisser sauter, j’ai plus rien, je suis fini…plus de boulot, ma femme est partie…on m’a piqué ma bagnole et mon portefeuille !

Noël esquisse un sourire. « Bingo ! Il avait subodoré pour la gonzesse et le boulot. La bagnole c’est le petit plus. Par contre pour le portefeuille, ça il savait, il est dans sa poche depuis le moment où il l’a « récupéré » avec au passage un tirage d’oreille et un coup de pied aux fesses du jeune pickpocket. »

-Ecoute Bonhomme, je suis le Père Noël (il ne mentait pas ; depuis que ça barbe était toute blanche, près de 10 ans, tout le monde l'appelait ainsi) et je ne laisserai personne se foutre en l’air ce soir, question de principe. Pigé ?

-Je suis peut être désespéré mais je ne suis pas débile ! Le Père Noël et puis quoi…

Il se rebiffe, c’est bon signe songe Noël en levant la main pour intimer à Marcel de se taire. Puis il plisse les yeux comme pour se concentrer.

-Tu t’appelles Marcel Piètre, tu as 52 ans, tu travailles, enfin tu travaillais à Balard à la Sogarep. Ta femme, heu désolé, ta future ex femme s’appellent Martine et tu as deux enfants Arthur 14 ans et Chloé 8 ans.

Il rouvre les yeux. Il sait qu’il a fait mouche, les yeux exorbités et la mâchoire pendante de Marcel le confortent dans sa certitude.

-C’est pas possible ! Vous voulez dire que vous existez vraiment ? Mais c’est les parents qui font les cadeaux et c’est une invention de Coca Cola le père Noël.

-Ange gardien, bon samaritain, Saint Nicolas, Père Noël, appelle nous comme tu veux, bonhomme. On s’adapte depuis des millénaires. Depuis que plus personne ne croit en nous et qu’on n’a plus la corvée des jouets on se contente de sauver les types comme toi –Noël improvisait- on est une tripotée tu sais, tous déguisés, dans les magasins, dans les rues, on passe incognito.

-C’est dingue ce truc ! Mais je vais faire quoi moi maintenant ? J’ai vécu comme un con, je suis un con ! Même pas un sale con, un pauvre con ou un méchant con. Pire : un con ordinaire…une vache en plastique !

«Une vache en plastique ? Voilà autre chose ! C’est vrai qu’il a l’air bien con le Marcel à gober mes explications à la mord moi le nœud. Un beau spécimen… ». Puis il secoue la tête comme pour chasser le début de cynisme qui pointait dans son esprit. « Un con au bout du rouleau ça se respecte. »

-Tu vas faire ton max bonhomme, tu vas remonter la pente. Te battre, essayer de rattraper le coup avec ta femme, ce n’est peut être pas trop tard. Tiens, amène là à Venise, ça marche toujours avec les gerces. En attendant va te faire un bon gueuleton ça va te remettre les idées en place. Et si le cœur t’en dit, va voir les filles, ça te réchauffera.

Et lui tendant un tract publicitaire pour le Crazy, il ajoute :

-J’ai trouvé ça par terre, tu as un spectacle qui commence dans 1h.

« Le cul et la bouffe, c’est ça qui l’avait sauvé de la cloche, il y a près de 15 ans maintenant quand il rencontra Lucia, sa bombinette Cubaine -1.48 m de caractère bien trempé- comme il aimait l’appeler. Avec cette jeune veuve de 10 ans sa cadette, il avait redécouvert les plaisirs de la (bonne) chère et de la chair. »

Le Père Noël se lève s’approche de Marcel et lui glisse le prospectus et 250 euros dans la poche (l’argent qu’il a trouvé dans le portefeuille, il le lui renverra demain). Puis, lui rajustant le col de son pardessus :

-Allez, file bonhomme et fais gaffe en descendant, ça glisse.

-Et vous Père Noël, vous ne descendez pas ?

« Ben si, par l’ascenseur mon con ». Noël lui répond dans un clin d’œil :

-J’ai mon traineau, avec les rennes et tout le bazar.

-Ah oui, c’est vrai. Marcel se dirige vers l’escalier, se retourne.

-Merci pour tout Père Noël

-De rien bonhomme. Et Joyeux Noël…quand même !





Vous retrouverez les autres Contes de Noël 2011 sur ce fil et merci encore à Xiane pour l'organisation de ce "contes cours"





Enregistré le 6 Janvier 2012 à 11:12
par 770362

Oeuvre Originale

Auteur :
Frank Vassal

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